La Chapelle Harmonique - Magnificat

Publié dans Concerts de saison

© Dimitri Scapolan

Nous voici rassemblés pour ce grand concert de Noël, donné traditionnellement par la Fondation Singer-Polignac à l’Oratoire du Louvre, avec au programme trois œuvres de Jean-Sébastien Bach qui se rattachent au thème et à la liturgie de la nativité : d’abord la cantate BWV 62 composée pour le premier dimanche de l’Avent ; ensuite la célèbre cantate BWV 147 incluant Jésus que ma joie demeure, fut créée à l’occasion de la fête de la Visitation de la vierge à sa cousine Élisabeth ; et enfin le célèbre Magnificat qui renvoie lui aussi à cet épisode de la Visitation et qui fut composé et joué par Jean-Sébastien Bach pour les vêpres du jour de Noël à Leipzig, le 25 décembre 1723.

Je suppose qu’il est inutile de rappeler que Jean-Sébastien Bach était un compositeur allemand du XVIIIe siècle, et que son œuvre religieuse, et particulièrement ses cantates, passions et oratorios représentent peut-être le plus fabuleux monument de toute notre histoire musicale... Mais j’aimerais plutôt me souvenir pour commencer que, voici fort longtemps, alors que je séjournais parfois dans un monastère bénédictin de Normandie, les moines, à la fin de l’office des vêpres, se rassemblaient autour de la statue de la Vierge pour chanter le Magnificat – a cappella, bien sûr, en version grégorienne. Le Magnificat, en effet, est ce cantique chanté, selon l’évangile selon Saint-Luc, par Marie elle même, après l’Annonciation, alors qu’elle rend visite à sa cousine Élisabeth, et qui comporte ces paroles :

Mon âme exalte le Seigneur,
Exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
Il s'est penché sur son humble servante ;
Désormais, tous les âges me diront bienheureuse.
Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !

Il est dit également qu’Élisabeth sent tressaillir en elle son enfant, le futur Saint Jean-Baptiste, devant la vierge qui porte le Christ. C’est donc le cantique marial par excellence, intégré par l’église luthérienne dans la liturgie protestante, et chanté traditionnellement aux Vêpres de Noël et lors d’autres grandes fêtes.

Je voudrais aussi rappeler que l’œuvre de Jean-Sébastien Bach peut se diviser approximativement en trois grandes périodes : la première à Weimar où il compose ses premières séries de cantates et ses grands cycles pour orgue ; la seconde à Köthen où le calvinisme réduisait la musique d’église à presque rien, mais où le prince disposait d’un orchestre, ce qui a stimulé la naissance des chefs-d’œuvre instrumentaux de Bach : suites, concertos et autres. Enfin, de 1723 à sa mort, Bach devient cantor de Saint-Thomas de Leipzig, et c’est là qu’il va de nouveau se tourner vers la musique religieuse et composer la majeure partie de ses cantates, passions et oratorios… L’arrivée à Leipzig, en mai 1723, marque donc son retour à la musique religieuse. C’est pourquoi peut-être, il a tenu à fêter son premier Noël à Leipzig avec un faste particulier, en composant spécialement pour les vêpres de l’après midi ce Magnificat : une œuvre qui fait éclater la joie, l’esprit et le triomphe que représente la nativité pour les croyants.

Si, toutefois, cette œuvre est devenue l’une des plus jouées de Bach, on la donne généralement, de nos jours, dans une seconde version composée dix ans plus tard et qui présente des différences notables avec celle qu’on va entendre ce soir, qu’il s’agisse de la tonalité, de l’instrumentation ou du nombre de morceaux. La seconde version est en effet en ré majeur, alors que la première est en mi bémol, et les flûtes à bec y sont remplacées par des flûtes traversières. Mais surtout cette seconde version, plus courte, a éliminé quatre morceaux importants : des motets de circonstance qu’on intercalait parfois dans les œuvres liturgiques. C’est d’abord un motet à quatre voix a cappella sur un choral de Luther, situé après l’ouverture et le premier air qui évoque l’annonce des anges aux berges : « Von himmel noch ». Le texte est chanté en allemand, qui alterne donc avec le latin des autres morceaux du Magnificat. Et c’est le cas également pour le second motet pour quatre voix et continuo sur le même sujet : « Freu euch und jubiliert » . Puis on entendra encore, un peu plus loin, deux autres morceaux ajoutés aux parties habituelles du Magnificat : « Gloria in excelsis deo » pour cinq voix et orchestre, et enfin un duo pour soprano et basse : « Virga jesse floruit » que vous allez donc pouvoir redécouvrir ce soir.

Je voudrais aussi souligner, à ce propos, que le Magnificat ne relève pas exactement du genre de la Cantate, contrairement par exemple aux passions, caractérisées par le recours aux chorals et l’emploi de récitatifs. Ici, nous avons affaire simplement à une succession d’airs et de chœurs, qui célèbrent le triomphe de Noël, et parmi lesquels figurent quelques pages extraordinaires qui ont fait de cette œuvre, peut-être, la plus populaire des compositions vocales du cantor.

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Quant aux deux œuvres qui constituent la première partie du concert, ce sont pour le coup deux véritables cantates en allemand, composées elles aussi au début de la période de Jean-Sébastien Bach à Leipzig. La cantate BWV 62 d’abord, intitulée Nun Kommt der heiden Heilands (« Viens donc, sauveur des gentils »), fut écrite pour le premier dimanche de l’Avent 1724, juste quelques mois après le Magnificat. Bach avait déjà composé quelques années plus tôt, à Weimar, une première cantate sur ce même texte entièrement inspiré par la Nativité : « Viens donc sauveur des gentils, reconnu enfant de la vierge, afin que tout le monde s’étonne de cette naissance que Dieu lui a préparée ».

Quant à la cantate 147, elle est universellement connue pour son chœur final habituellement désignée en français sous le titre « Jésus que ma joie demeure » ; mais c’est aussi une œuvre à l’histoire complexe, puisque Jean-Sébastien Bach en a écrit une première version en 1716, lorsqu’il était à Weimar, pour le Quatrième dimanche de l’Avent ; après quoi il a repris le matériau en l’amplifiant en juillet 1723, juste après son arrivée à Leipzig, pour la fête de la Visitation – celle-ci n’étant toutefois directement évoquée que dans les récitatifs ajoutés dans cette seconde version.

Cette vaste cantate est intitulée Herz und Mund, und tat, und Leben – autrement dit « Le coeur et la bouche, et les actes, et la vie ». Elle comporte deux parties qui étaient jouées avant et après le sermon. C’est donc une partition très dense qui alterne selon la règle chœur, airs, et ensembles. Et vous noterez que le célèbre thème du choral final apparaît d’abord à la fin de la première partie, dans le sixième morceau intitulé Jesus meiner seelen wonn, avant d’être repris la fin de la seconde partie, sous forme de choral. Il faut d’ailleurs rappeler à ce sujet que la traduction française habituelle est erronée, puisqu’elle dit « Jésus que ma joie demeure » comme si l’on s’adressait à Jésus pour lui dire que notre joie demeure. Mais en fait le texte allemand Jesus bleibt meine freude, devrait plutôt se traduire par « Jésus demeure ma joie » – car c’est Jésus lui même qui est notre joie.

Enfin j’aimerais souligner, pour conclure, un point d’interprétation concernant l’articulation entre les solistes et les chœurs. Pour le chef d’orchestre Valentin Tournet, en effet : « limiter les solistes aux airs casse l’élan du concert pas seulement parce qu’ils doivent alors attaquer leurs parties sans s’être échauffés vocalement. Mais surtout car ils n’ont pas participé à la construction émotionnelle de la musique et qu’ils ne peuvent être ces voix sortant de la foule pour oser prendre la parole devant Dieu et devant le monde ». C’est pourquoi les solistes, ce soir, se mêleront aux parties chorales ce qui donnera une ferveur plus grande encore à la musique.

Benoît Duteurtre

Programme

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

  • Cantate BWV 62 "Nun komm, der Heiden Heiland"
  • Cantate BWV 147 "Herz und Mund und Tat und Leben"
  • Magnificat de la Nativité en mi bémol majeur BWV 243a
    • Choeur : Magnificat, anima mea Dominum
    • Soprano II : Et exultavit spiritus meus
    • Choeur : Vom Himmel hoch
    • Soprano I : Quia respexit
    • Choeur : Omnes generationes
    • Basse : Quia fecit mihi magna
    • Choeur : Freut euch und jubiliert
    • Alto et ténor : Et misericordia
    • Choeur : Fecit potentiam in bracchio suo
    • Choeur : Gloria in excelsis Deo
    • Ténor : Deposuit potentes
    • Alto : Esurientes implevit bonis
    • Soprano I et basse: Virga Jesse floruit
    • Soprano I, soprano II et alto : Suscepit Israel
    • Choeur : Sicut locotus est
    • Choeur : Gloria Patri
    Interprètes
    • Maria Keohane soprano I
    • Esther Brazil soprano II
    • Robin Blaze alto
    • James Oxley ténor
    • Stephan MacLeod basse
    • La Chapelle Harmonique choeur et orchestre
    • Valentin Tournet direction

Biographies

© Manuel Braun

Valentin Tournet direction

Évoluant dans un environnement musical depuis sa naissance en 1996, le chef d’orchestre Valentin Tournet débute la viole de gambe à l’âge de cinq ans et se passionne rapidement pour cet instrument. Il se forme dans les conservatoires de Paris et de Bruxelles auprès de Christophe Coin, Philippe Pierlot et reçoit les conseils de Jordi Savall.

Sa découverte de l’orchestre lors de ses années à l’Opéra de Paris au sein de la Maîtrise des Hauts-de-Seine l’amène à se passionner pour la direction qu’il apprend sous l’enseignement de Pierre Cao. Il rencontre Philippe Herreweghe et suit son travail au sein de ses ensembles.

En 2017, il fonde l’ensemble La Chapelle Harmonique qui réunit un chœur et un orchestre sur instruments d’époque. Avec cet ensemble, il aborde les oratorios de Bach et la musique de scène de Rameau.

Parmi ses projets récents, citons ses débuts au festival de Beaune et à l’Opéra Royal du Château de Versailles avec les Indes galantes de Rameau (2019), ainsi qu’à l’Auditorium de Radio-France avec le Messie de Haendel (2019).

Valentin Tournet est soutenu par la Fondation Safran, la Fondation Meyer, Mécénat Musical Société Générale ainsi que le fonds de dotation Porosus.


© Dimitri Scapolan

La Chapelle Harmonique

Né de la réunion d’un chœur et d’un orchestre sur instruments d’époque, l’ensemble La Chapelle Harmonique a été fondé par Valentin Tournet en 2017. Son répertoire, principalement centré sur l’œuvre de Bach, s’étend des polyphonies de la renaissance au baroque des Lumières.

Le premier projet de l’ensemble consacré à la redécouverte d’une version inédite de la Passion selon Saint-Jean de Bach a eu lieu à la Chapelle Royale de Versailles en mars 2017 dans le cadre de la saison de Château de Versailles Spectacles, avec l’aide de l’ADOR - les Amis de l’Opéra Royal.

L’initiation d’un cycle Bach et un travail autour du siècle d’or espagnol figurent parmi les projets de l’ensemble pour les prochaines années. Joan Cererols et ses messes catalanes à double et triple chœurs seront à l’honneur du premier volet de ce projet.

Le premier enregistrement de La Chapelle Harmonique consacré au Magnificat et Cantates de Bach pour Noël est paru en octobre 2019 pour le nouveau label Château de Versailles Spectacles.

Cette année, on a pu entendre La Chapelle Harmonique à l’Auditorium de Radio-France, à l’Auditorium du Louvre, au Château de Versailles, au festival d’Auvers-sur-Oise, au festival de Saint-Denis et au festival international d’opéra baroque de Beaune.

La Caisse des Dépôts est le mécène principal de l’ensemble dont les activités sont soutenues par la Fondation Orange.

La Chapelle Harmonique est en résidence au festival d’Auvers-sur-Oise (2018-2020) ainsi qu’à la Fondation Singer-Polignac depuis 2017.

 

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