Ombres mouvantes

Publié dans Concerts de saison

Pour ouvrir cette nouvelle saison, nous allons entendre ce soir deux chefs d’oeuvres qui , il faut l’avouer, n’ont pas grand-chose en commun... sinon cette formation de quatuor à cordes que Mozart préfère utiliser seul, dans le dénuement des quatre voix ; tandis que Fauré, comme à son habitude, ajoute un piano qui correspond mieux à sa façon d’entendre et d’écrire la musique. Il est d’ailleurs assez frappant d’observer que Fauré, dans sa correspondance, cite rarement Mozart qui n’était pas un musicien tellement en vogue à la fin du XIXe siècle, où l’on s’intéressait bien davantage à Beethoven, voire à Schumann ou Mendelssohn. Et, si le quatuor de Mozart marque l’apogée de ce qu’on appelle le « style classique », Fauré se trouve ailleurs, à l’issue du romantisme et à l’aube des temps modernes porté par les recherches de nouvelles de couleur et d’harmonie.

Revenons donc, pour commencer, à ce Quatuor n°14 en sol majeur de Mozart qui est aussi le premier de la célèbre série des six quatuors dédiés à Joseph Haydn. On sait que l’amitié entre ces deux compositeurs fut l’une des plus belles de l’histoire musicale. De vingt-quatre ans plus âgé, Haydn avait reconnu très tôt le génie du jeune Mozart et déclaré à son père : « Devant Dieu et sur mon honneur d’honnête homme, je puis vous assurer que votre fils est, à ma connaissance, le plus grand compositeur de notre temps ». Quelques années plus tard, le jeune Mozart avait été fort impressionné par les quatuors op.20 de son aîné. Mais il n’allait vraiment faire sa connaissance qu’après son installation à Vienne en 1781 – c’est à dire au moment où Haydn, avec ses Quatuors russes op.33, portait à la perfection ce genre instrumental appelé à devenir si important dans la musique classique et romantique. La richesse de la forme et du traitement des thèmes, la richesse du dialogue entre instruments ouvraient un horizon nouveau dont Mozart allait tirer le plus grand profit.

Celui-ci, en effet, n’avait pas encore donné toute sa mesure dans ce genre, malgré ses beaux quatuors Napolitains et milanais. Et il allait entreprendre une nouvelle série dans lesquels le génie mozartien, stimulé par Haydn, n’a plus rien à envier au maître du genre. Quand ces six quatuors seront édités ensemble en 1785, il les dédiera donc tout naturellement à son ami en écrivant : « A mon cher ami Haydn… Un père ayant résolu d’envoyer ses fils dans le vaste monde, estima qu’il devait les confier à la protection et à la direction d’un homme, très célèbre alors, qui, par une heureuse fortune, était, de plus, son meilleur ami… C’est ainsi, homme célèbre et ami très cher, que je te présente mes six fils. Ils sont, il est vrai, le fruit d’un long et laborieux effort… Qu’il te plaise donc de les accueillir avec bienveillance et d’être leur père, leur guide, leur ami ! De cet instant je te cède mes droits sur eux, et te supplie en conséquence de regarder avec indulgence les défauts que l’œil partial de leur père peut m’avoir cachés, et de conserver, malgré eux, ta généreuse amitié à celui qui l’apprécie tant ».

Cette proximité de Mozart et Haydn ne doit pas faire oublier, toutefois, une autre influence : celle de Jean-Sébastien Bach, dont Mozart a la révélation au cours de l’année 1782 grâce à ,la bibliothèque du baron von Swieten... et qui le pousse aussi à développer la richesse contrapuntique de son écriture. Le premier des six quatuors dédiés à Haydn, qu’on va entendre maintenant, est écrit à la fin de cette même année 1782, et il montre un goût des voix entrecroisées qui se manifeste en particulier dans le premier et dans le dernier mouvement, où l’on trouve même certains éléments de fugue. L’écriture n’en reste pas moins d’esprit classique, et joue continuellement sur une forme d’équilibre entre des passages homophoniques, et d’autres fondés sur l’imitation et le contrepoint. Mais un autre aspect frappant de ce quatuor, malgré sa tonalité majeure, est une certaine tension expressive qui se mêle à la gaîté dès l’allegro initial, et plus encore dans les le second mouvement : cet étrange menuet qui pourrait n’être qu’une danse, mais dont la partie centrale a une éloquence très sombre. Cette tension atteindra son acmé dans le troisième mouvement, andante, qui est aussi l’un des plus beaux de l’œuvre. Voici donc du grand Mozart, entre ombre et lumière…

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Tel est peut-être, d’ailleurs, un point qui pourraient rapprocher Mozart de Fauré dont le côté voluptueux, hédoniste, se mêle parfois à des élans plus passionnés, comme on va le voir dans ce chef d’œuvre trop rarement joué : le premier quintette avec piano. Cette œuvre très importante marque à la fois l’aboutissement des expériences antérieures de Fauré dans le domaine de la musique de chambre, et la naissance de ce qu’on appelle parfois sa dernière manière - qui va se traduire, dans les dernières années de sa vie, par une floraison de compositions de extraordinaires.

Fauré auparavant a déjà composé deux quatuors avec piano, le premier achevé en 1879, le second en 1886. Et il a d’abord envisagé d’écrire un troisième quatuor dont les premières esquisses datent de 1891, à l’époque de son séjour à Venise chez la princesse de Polignac. Il écrit alors la merveilleuse introduction, liquide et enchanteresse, du premier mouvement. Il n’est pas toutefois pleinement satisfait de ce projet qu’il va laisser de côté pendant plusieurs années. Il le reprend seulement douze ans plus tard, en 1903, en ajoutant un deuxième violon pour composer ce quintette avec piano op.89 en ré mineur. Puis il va encore y travailler deux années entières, entre Lausanne et Zurich, dans cette Suisse où il séjourne chaque été.

Cette œuvre est étroitement liée au très grand violoniste belge Ysaye, qui est à l’origine de créations aussi importantes que la Sonate de Franck, le Poème de Chausson et le Quatuor de Debussy. Il va également suivre la gestation du quintette et encourager Fauré à le terminer. La première audition aura donc lieu durant l’hiver 1906 à Bruxelles, au Cercle Royal Gaulois, où Fauré tient la partie de piano et Ysaïe le premier violon, après lui avoir écrit : « Mon cher vieil ami, deux mots bien hâtifs pour te dire la joie que nous ressentons à l'idée que nous t'aurons dans le courant de cet hiver et que nous pourrons donner la lumière à ce cher Quintette si impatiemment attendu depuis de longues années. »

On trouve dans cette page toutes les caractéristiques du le style de Fauré : comme ce jaillissement mélodique continu, presque sans silences, ce goût des intervalles de seconde et d’octave ; et surtout cette façon de développer sans fin un même thème par des marches, des transpositions, des modulations qui transforment continuellement le motif initial,. Le mouvement lent en particulier, permet de suivre ce jeu très pur, et en même temps, parfois, d’un lyrisme intense,. Mais vous remarquerez aussi, et c’est ce qui fait la beauté particulière de ce premier quintette, quelque chose d’extraordinairement radieux dans cette musique : en particulier l’introductio du premier mouvement ; mais aussi le troisième mouvement qui s’ouvre sur un autre thème extraordinaire qu’on a dit parfois inspiré de l’Hymne à la joie – ce qui agaçait d’ailleurs Fauré, même si la ressemblance est réelle.

Curieusement, ce premier quintette ne connaîtra pas une grande postérité malgré son succès à la création… Peut-être parce que ce compositeur de soixante ans apparaissait de plus en plus inclassable, à l’époque où Debussy et Ravel conduisaient la musique dans une voix radicalement différente. L’audace de Fauré est sans doute moins visible au premier abord ; elle semble respecter uen forme et une expression plus classique, et pourtant son langage mêlant contrepoint, séductions impressionnistes, élans lyriques et pureté formelle, demeure parfaitement singulier dans l’histoire de la musique, comme il le soulignait lui même dans une lettre à sa femme au lendemain de la création : « Ysaïe trouve le style du Quintette plus grand et plus élevé que celui de mes quatuors, plus complètement pur de toute recherche d'effet : de la musique absolue… »

Benoît Duteurtre

Programme

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

  • Quatuor à cordes n° 14 K.387
    • Allegro vivace assai
    • Menuetto
    • Andante cantabile
    • Molto allegro

Gabriel Fauré (1845-1927)

  • Quintette pour piano et cordes n°1 opus 89
    • Molto moderato
    • Adagio
    • Allegretto moderato
Interprètes
  • Quatuor Zaïde
    • Charlotte Maclet, Leslie Boulin Raulet violon
    • Sarah Chenaf alto
    • Juliette Salmona violoncelle
  • Ismaël Margain piano

Biographies

Quatuor Zaïde

Fondé en 2009, le quatuor Zaïde a remporté une impressionnante série de prix dans des concours internationaux : premier prix à l’unanimité du concours Charles Hennen 2010, premier prix du concours international de musique de chambre de Pékin BMJC 2011, premier prix du concours de musique de chambre Haydn à Vienne en 2012. Il est aussi lauréat du concours de quatuors de Banff (Canada) en 2010, de l’ARD de Munich en 2012, prix de la Presse au concours international de Bordeaux en 2010. Les musiciennes sont également lauréates HSBC en 2010, et sélectionnées pour participer au programme Rising Star ECHO en 2015. Le quatuor remercie le Mécénat musical de la Société générale pour son précieux soutien à ses débuts. 

Le quatuor Zaïde a reçu les précieux conseils de Hatto Beyerle, Johannes Meissl, Gabor Takacs-Nagy, Gordan Nicolic et Goran Gribajecvic, qu’il considère comme ses mentors. Aujourd’hui, les membres du quatuor aiment transmettre leur passion et propose régulièrement des masterclasses dans les villes où elles vont se produire en concert. 

Les quatre musiciennes se sont déjà produites au Wigmore hall de Londres, à la Tonhalle de Zürich, aux philharmonies de Berlin, Cologne, Essen, Dortmund, Düsseldorf, Paris et Luxembourg, au Bozar de Bruxelles, aux Contcertgebouw d’Amsterdam, de Bruges et de Gent, au Théâtre des Champs Elysées, au Théâtre de la Ville, aux Bouffes du Nord, à l’auditorium du musée d’Orsay, au KKL de Lucerne, au Concerthuset de Stockholm, au Mupa de Budapest, au Müsikverein et au Konzerthaus de Vienne, au Barbican hall de Londres, au Festspiehaus de Baden Baden, au Jordan Hall de Boston, au Merkin Hall de New York, au Domaine Forget de Québec, au Théatro Colon de Bogota, au Sesc de San Paulo, à l’auditorium de la Cité interdite de Pékin, au Xi’an concert hall, au Teong Yeong concert hall, au centre culturel de Hong Kong, et font régulièrement des tournées en France et à l’international. 
Depuis 2018 les musiciennes assurent la direction artistique du festival international de quatuors à cordes du Lubéron.
Depuis 2013, le quatuor tisse une étroite collaboration avec le label NoMadMusic chez qui sont signés trois albums, tous vivement salués par la critique, notamment 4F Telerama pour l’album Haydn (2015) et un choc Classica pour l’album Franck-Chausson (2017).
Les musiciennes du quatuor collaborent avec des artistes tels que Abdel Raman El Bacha, Béatrice Rana, Alexander Lonquich, Eric lesage, Bertrand Chamayou, Adam Laloum, Jonas Vitaud, David Kadouch, Da Sol Kim, Lise de la Salle, Nicolas Alsteadt, Jérôme Pernoo, Edgar Moreau, Yovan Markoviic, Bruno Philippe, Sung Won Yang, Camille Thomas, Julian Steckel, François Salque, Michel Portal, Nicolas Baldeyrou, Raphaël Sévère, Tommaso Lonquich, Dyonnisis Grammenos, Lise Berthaud, Miguel Da Silva, Antoine Tammestit, Karine Deshayes, Catherine Trottman, Andrea Hill, les quatuors Voce, Zemlinsky, Kuss, Doric, Auryn.
La formation met un point d’honneur à ne pas se spécialiser dans un répertoire spécifique, convaincue que la musique d’hier éclaire l’actualité et qu’on ne peut comprendre la musique du passé sans habiter celle d’aujourd’hui. La création d’œuvres nouvelles est un des centres d’intérêt du quatuor qui a eu notamment l’immense honneur de jouer pour la première fois des œuvres de Francesca Verunelli, Marco Momi et Bryce Dessner.
Aller à la rencontre d’autres styles de musique est également au goût des quatre artistes qui ont collaboré cette dernière année avec les jazzmen Yaron Herman et Marion Rampal, les rappeurs Fianso, Chilla et Lord Esperanza, les chanteurs Camélia Jordana et Bénabar. 
Charlotte Maclet joue un violon de Testor

Leslie Boulin Raulet joue un violon école de Tononi prêté par le Fond instrumental français
Sarah Chenaf joue un alto anonyme italien du XVIIeme siècle
Juliette Salmona joue un violoncelle de Claude Augustin Miremont prêté par l’association des Amis du violoncelle

Le quatuor Zaïde est en résidence à la Fondation Singer-Polignac.


Ismaël Margain piano

Ismaël Margain est né en 1992 à Sarlat où il entame sa formation musicale (piano, flûte, saxophone, jazz et écriture) jusqu'à son admission à l'unanimité au Conservatoire national supérieur de musique et de Paris. Il y travaille avec Jacques Rouvier, Nicholas Angelich, puis Roger Muraro.

Lauréat du concours international "Génération SPEDIDAM 2011" sa version du concerto n° 4 de Beethoven, primée par Aldo Ciccolini, l'amène à se produire au Touquet International Music Masters 2012 dans le concerto en sol de Maurice Ravel. Mais c'est au concours international Long-Thibaud 2012 que le grand public découvre Ismaël: accompagné par l'orchestre philharmonique de Radio France avec lequel il joue le concerto n° 23 de Wolfgang Amadeus Mozart et obtient le prix du public et le 3e grand prix Marguerite Long.

Il est invité aux festivals de Pâques et Août à Deauville, Chopin à Paris, au Bel-Air Claviers Festival, Pablo Casals de Prades, aux Vacances de Monsieur Haydn, à Piano aux Jacobins à Toulouse. En 2014 il joue les deux concertos de Ravel avec l'orchestre philharmonique de Nice.

Il remporte le 1er prix au concours de la Société des Arts à Genève en 2012, puis il se produit en Allemagne au Klavier Festival Ruhr, en Suisse et en Bulgarie dans le 2e concerto de Chopin, et part en tournée en Amérique Latine et aux Etats-Unis pour une série de récitals, concertos et masterclasses.

Ismaël Margain est lauréat du prix de la Yamaha Music Foundation of Europe lauréat de la Fondation Banque Populaire. Il forme un duo de piano avec Guillaume Bellom avec lequel il a enregistré deux disques à quatre mains consacrés à Schubert et Mozart (Aparté) puis Deux pianos pour le label B Records en 2018. Pour ce même label sont également parus un disque consacré à Mendelssohn enregistré en 2014 à Deauville ainsi que son premier disque solo consacré à Schubert également enregistré en live à Deauville paru en mars 2017.

Ismaël est artiste associé en résidence à la Fondation Singer-Polignac depuis 2012.