La princesse de Polignac par son petit-neveu

Publié dans Winnaretta Singer-Polignac

par le Prince Edmond de Polignac

Je suis le seul survivant qui ai vécu dans cet hôtel auprès de ma grand-tante et marraine, que j’aimais appeler tante Winnie. C’est pourquoi je souhaite parler d’elle telle que je l’ai connue, avec ses qualités de grand respect familial et de tendresse maternelle. « Je me souviens encore de mon arrivée, à l’âge de 12 ans, dans l’‘atelier’, ainsi qu’on appelait sa maison de la rue Cortambert, glaciale comme elle-même qui était assise à son orgue, raide, silencieuse, énigmatique. ‘ Regarde ’, me dit-elle, tout en se mettant à jouer. Ce fut son premier enseignement que de m’inviter à voir, là où j’aurais cru suffisant d’entendre. Par la suite, je me rendis compte avec quelle attention elle examinait ainsi tout artiste qui se présentait à elle.

Ma tante Winnie m’appela un jour dans son salon et me fixa la ligne de conduite dont je ne devrais jamais m’écarter durant ma vie, à savoir : le sens de l’honneur, le respect de soi-même et le courage devant la vie. L’honneur, c’était l’obligation de ne pas trahir son sang. Elle attachait une grande importance à me prouver que mon premier devoir était vis-à-vis de moi-même. On était ce qu’on était, dans la simplicité et la franchise. Ces volontés furent complétées par celles de mon oncle Jean, qui avait pour tante Winnie une grande tendresse et une grande loyauté, comme le prouve la lettre ci-après.

« Mon cher Jean, Je pense souvent à notre dernière conversation en allant à la gare de Lorient et à la confiance que vous m’avez montrée, qui a encore augmenté l’attachement que j’ai toujours eu pour vous. Je voudrais d’autant plus vous voir que j’ai le désir, depuis longtemps, de vous parler d’une chose qui me préoccupe. Je sais combien vous êtes fidèle au souvenir du passé, et que vous comprenez la grande place que la mémoire d’Edmond occupe dans ma vie. Dans ma solitude, il me reste la fierté d’avoir partagé la vie de l’être le plus noble que j’ai connu, d’avoir eu le privilège de connaître un esprit sans pareil. Je voudrais penser qu’après moi, des mains pieuses recueilleront les manuscrits qu’il a laissés et qu’un de siens s’occupera de son admirable œuvre musicale.    Toutes mes tendresses à Diane et à Charles s’ils sont près de vous. Je vous embrasse de tout cœur. »

Palazzo Polignac, Venise

23 octobre 1923


Le mot ‘ solitude ’, on le retrouve dans sa correspondance familiale.

Sa vie consistait à travailler et travailler encore la musique. Si elle se mettait en rapport avec tous les musiciens de son époque, c’était pour pouvoir jouer son rôle de mécène, en souvenir du Prince Edmond.

Personne n’était moins qu’elle attaché à l’argent. Elle le respectait, mais faisait la différence entre celui qui vous est donné et celui que l’on a gagné.

Ainsi, un jour, Sonia Galpérine se présente devant tante Winnie, lui disant : ‘ Princesse, quelqu’un désire vous voir ’. Elle me dit : ‘ Va ’. Je descendis l’escalier sur la rampe, en chantant, jusqu’à l’antichambre et je fus surpris de voir un homme curieusement habillé, comme un Monsieur Loyal, qui me remit une enveloppe. Quelque temps plus tard, ce monsieur se présente à nouveau chez le concierge. Ma tante me donne alors une enveloppe à lui remettre et me dit : ‘ Regarde-le bien ’. Je descends l’escalier, remets l’enveloppe, et à ma grande stupeur, lorsqu’il l’a ouverte, il tombe à la renverse. Mon émotion fut grande et je courus auprès de ma tante Winnie pour lui expliquer ce que je venais de voir. Elle me dit : ‘ Ce n’est pas grave, tu en verras d’autres ’. Celui à qui elle venait de remettre un chèque n’était autre que le représentant de l’Armée du Salut, afin qu’il puisse faire construire l’immeuble de ‘la Cité Refuge ’ dont l’architecte devait être Le Corbusier.

Tante Winnie était une femme qui, à mon avis, n’était pas pratiquante. Cela ne l’empêchait pas de croire. Comment, du reste, aurait-elle pu être sensible aux beautés de l’art, et surtout de la musique, sans être portée vers un au-delà, quel qu’il fût ? En contemplant le Manet qu’elle aimait tant, en écoutant, comme elle savait écouter, Wagner ou telle fugue de Bach, l’émerveillement que vous ressentez est déjà une prière.
Son plus grave défaut était cette terrible froideur de contact qui m’avait mis si mal à l’aise la première fois qu’elle m’avait reçu. Son profil de général ou d’empereur, cette parole brève, cette façon qu’elle avait de laminer les mots entre les dents étaient certainement, à mon avis, une défense pour ne pas se laisser envahir. Elle refusait de se livrer, elle ne voulait pas qu’on l’analysât ni même qu’on cherchât à la comprendre. C’était trop douloureux pour elle, ce désert qui l’habitait en permanence, de quelque richesse qu’elle le meuble. Avec moi, elle parlait, parce que j’étais jeune, que je l’écoutais et ne jugeais pas.

Seule Nadia Boulanger a su canaliser, ordonner, discipliner, toutes ces forces qui bouillonnaient autour d’elle. Elle a ramené la valeur de chacun à sa juste mesure et plus d’un, à son contact, a découvert la modestie. Mademoiselle, comme on l’appelait, était impérieuse, intraitable dans le travail, mais pouvait manifester une grande gentillesse, une grande gaieté ; elle était débordante de joie de vivre, avec une grande fidélité envers ceux qu’elle aimait. C’est la raison pour laquelle l’amitié a jailli entre elle et ma tante Winnie.
    Lors de différentes conversations, Nadia Boulanger, devant partir pour les États-Unis, disait : « Maintenant, les grands élèves viendront d’Amérique ». Ce qui la différenciait de tante Winnie qui avait perdu toute admiration pour son pays d’origine, celui-ci ayant perdu son âme à ses yeux. Cela n’empêcha pas Nadia Boulanger d’écrire : « Noël Lee est un des plus beaux musiciens que j’ai rencontrés. Compositeur d’une réelle personnalité, il a la délicatesse et la force, la perception aiguë des ressources de son instrument, le sens de la hiérarchie des valeurs et une compréhension totale des œuvres. »
Pour terminer, je pense que chacun prend d’elle ce qui lui convient, l’ampute de ce qui le gêne, lui ajoute ce dont il rêve, mais personne n’arrive jamais jusqu’à elle, du fait de son rayonnement exceptionnel.

Quelques souvenirs intimes évoqués lors de la réunion du 25 juin 2005 organisée et présentée par le président Édouard Bonnefous à la Fondation.

Prince Edmond de Polignac