Lettre de Gabriel Fauré à la Princesse de Polignac n°21

Publié dans Lettre

(mardi 7 (?) avril 1891 non daté)

Chère Princesse,

J’espérais pouvoir vous donner des nouvelles de Verlaine, des nouvelles sérieuses, et chaque jour c’était une nouvelle déception ! Ah ! ce Café François Ier ! Verlaine y était toujours et toujours il venait d’en sortir quand j’arrivais ! Je suis convaincu qu’il se cachait de moi, n’ayant rien à me dire de nos projets. Enfin j’ai reçu ce matin un mot : il m’annonce qu’il a commencé ! Il m’attend jeudi soir : nous verrons bien et si la nouvelle est vraie je vous l’annoncerai tout de suite. Naturellement il me parle encore aujourd’hui de son extrême détresse : je lui apporterai cent francs jeudi, mais ne lui envoyez rien avant que je vous ai écrit de nouveau : Il est bon de s’assurer d’abord qu’il a réellement le désir de collaborer, bon d’attendre un commencement d’exécution.

Il me tarde bien d’avoir de vos nouvelles ! Je n’en ai eu, jusqu’ici, que par Mme Baugnies qui m’a envoyé de Suisse votre adresse. Avec les Roger Jourdain nous parlons sans cesse du beau, du délicieux projet de Venise ! nous en avons une folle joie d’avance ! Tous vos amis vont bien, à la dernière Société Nationale j’ai aperçu Mme de Monteynard : on jouait le nouveau quatuor de d’Indy dont l’andante est extrêmement réussi. J’aime aussi le morceau en forme de chant populaire. Mais le premier mouvement et le final me plaisent moins : ils sont secs et plus intéressants par le travail technique que par les idées. L’andante, au contraire, est très senti, très humain.

Emmanuel continue à prospérer ; les progrès de sa santé sont merveilleux. Vous savez que nous vous les devons et je vous assure que je ne l’oublierai de ma vie ! C’est vous qui avez aidé au miracle et qui êtes la bonne fée de mon fils !

Je vous prie de m’excuser si je suis bref aujourd’hui. J’ai une grosse migraine qui me brouille un peu les yeux et l’esprit ! Je vous écrirai vendredi après avoir revu Verlaine... M’écrirez-vous bientôt ?

Votre bien sincèrement affectionné et reconnaissant Gabriel Fauré

J’ai fait hommage de mon volume de mélodies à Mme la Duchesse de Camposelice en souvenir des bonnes soirées passées chez elle.