Lettre de Gabriel Fauré à la Princesse de Polignac n°20

Publié dans Lettre

(Début avril 1891? non daté)

Chère Princesse

Verlaine me met au désespoir : il ne fait rien, il promet toujours pour le lendemain et le lendemain pour le jour suivant ! Et le temps passe et je n’entrevois pas le moindre indice qui puisse me faire espérer que cela aura une fin. J’ai usé, je vous assure, de tous les moyens : il n’en est aucun qui ait de l’action sur sa suprême indifférence. Il a pleuré misère m’assurant qu’un peu d’argent lui mettrait du calme dans le cerveau, je lui en ai donné lui disant que c’était de votre part, espérant que cela l’engageait vis-à-vis de vous ! Et rien, rien, rien ne vient. Un jour il m’a dit qu’il avait décidé quel sujet il traiterait. Vous pensez si j’étais alléché !

Et voilà qu’il s’agissait seulement de reprendre en sous-oeuvre la petite pièce “Les uns et les autres” que vous connaissez, et de lui donner un autre dénouement ! J’avoue que le régal m’a paru bien mince ! Ce n’est pas là la Fantaisie que vous souhaitez, n’est ce pas ?

Dans "Les uns et les autres”, les quatre personnages se brouillent, s’échangent et puis se raccommodent ! Dans la nouvelle version qu’il s’offrait à traiter ils devaient aussi se brouiller, s’échanger et ne point se raccommoder !

Et il trouvait cela fort plaisant. Voulez-vous dire ce que vous en pensez ? Faut-il tenter l’aventure et ne trouvez-vous pas que voilà déjà trop de temps perdu ?

Je ne vous cache pas, si pénible que cela soit à dire, que cet homme si extraordinairement doué me parait incapable désormais d’un effort, d’un travail suivi comme le nécessiterait une oeuvre un peu considérable. Peut-être fera t-il encore quelques courtes petites pièces, par-ci, par-là, des petits riens où il excelle, il est vrai, mais qui ne saurait tenir lieu de ce qui m’est nécessaire comme esprit et comme proportions ! La conclusion d’un récent article d’Anatole France sur la dernière publication de Verlaine “Bonheur”, un petit volume où l’éditeur à réuni une foule de courtes pièces éparses, semble indiquer que le Verlaine de ces derniers temps n’est que l’écho affaibli du Verlaine de jadis.

Encore une fois, Chère Princesse, j’ai bien hésité avant de vous dire ce que je crois irrémédiablement vrai. Je n’entrevois pas, ayant essayé de tous les arguments, quel inconnu déterminant pourrait avoir raison de ce désordre et de cette paresse si tranquillement portés. Rien ne lui est rien, rien ne lui fait rien pourvu qu’il ait de quoi boire ! Lui donner encore de l’argent ne servirait qu’à le désaltérer pour quelques jours ! Cependant, si vous le désiriez, je continuerais mon siège. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse.

Vous ne sauriez croire combien il me tarde de pouvoir travailler avec le sentiment que c’est pour vous, bien pour vous enfin, que je travaille. Combien j’aurais voulu pouvoir vous porter à Venise un commencement !!

Les journaux sont remplis de projets de la Société des Grandes Auditions. Je n’ai pas vu Mme Greffulhe depuis votre départ ; Mais je sais qu’elle s’agite et qu’elle agite ! Mais moi je ne m’agite plus ! Je n’ai pas assisté à la mémorable séance où, devant le Comité présidé par Ambroise Thomas lui-même, on a exécuté avec quelques voix l’Israël de Haendel et le Noël de Bach ! Et je n’ai pas entendu, ô douleur ! cette perle tomber des lèvres du Maître et que d’Indy et Bréville... ont recueillie. Comme on lui demandait avec déférence d’exprimer quelle était celle de ces deux oeuvres qu’il préférait, il a répondu qu’il les trouvait, l’une et l’autre, bien de leur époque !!!

Salomon qui personnifie l’impartialité et la sagesse, et le serpent qui figure la prudence n’eussent pas répondu autrement !!!

Quant aux grands potins, aux grandes combinazione, voici les plus frais.

Vous savez que la direction Britt et Gaillard disparaît ou, plus tôt, disparaîtra au 1er janvier pour laisser la place à Bertrand et Colonne !

D’où grande fureur des premiers et fureur plus grande encore de Lamoureux qui voit grandir démesurément la situation de son rival.

On dit que Mme Greffulhe a eu l’idée shakespearienne de souffler l’esprit de vengeance sur les trois colères et de les associer dans le but de tuer dans l’oeuf la direction nouvelle.

Pour cela que faut-il faire ? Prendre leur projet de monter Lohengrin et les Troyens et profiter des derniers jours d’existence pour monter ces ouvrages avant eux !

Ainsi s’explique la nomination pour dix mois comme chef d’orchestre de l’Opéra qu’a sollicitée et obtenue Lamoureux.

Si cela est vrai, la colère aura été pour une fois bonne conseillère et Mme Greffulhe méritera d’aller remplacer à Berlin Mr Hartette notre ambassadeur !

Je vous demande pardon, de vous en écrire si long et d’écrire si mal !! Vous savez que nous comptons les jours jusqu’au 18 mai ! je n’ai pas encore osé demander la permission à mon Curé ! J’ai tourné autour, mais l’aplomb ne venait pas ! Il viendra tout de même !

Je vous prie, Chère Princesse, de me croire toujours votre bien respectueusement dévoué et profondément reconnaissant

Gabriel Fauré