Lettre de Gabriel Fauré à la Princesse de Polignac n°18

Publié dans Lettre

(Dimanche 18 (?) janvier 1891, non daté)

Chère Princesse,

Voudriez-vous avoir la bonté, dès que vous en aurez le temps, de me donner de vos nouvelles ?

Je voulais vous écrire déjà la semaine dernière, Mme Baugnies m’a dit que vous passiez au moins huit jours à Londres ; peut être cette lettre arrivera t-elle avec vous à Paington. J’ai été mardi dernier, ainsi que je vous l’avais annoncé, rue de Lubeck à 1h1/2. Maison vide et maison triste ! On déclouait des tentures dans l’antichambre, les portes baîllaient, la désolation était partout ! Je ne puis vous dire combien vous manquez ici, combien il est douloureux de se déshabituer de vous voir souvent. Parler de vous entre nous n’est qu’une insuffisante consolation !

Verlaine est retrouvé et voici son adresse :

Hôpital St Antoine, salle Bichat, lit n°5 !

N’est-ce pas navrant !

Ses amis comptaient bien sur le froid pour le ramener au refuge des malheureux et ils sont tous d’accord pour trouver que cette circonstance si misérable nous servira à merveille, car c’est à l’hôpital que son imagination s’éveille le mieux. Malheureusement ces mêmes amis manifestent de sérieuses inquiétudes sur l’état de ses facultés actuelles qu’ils jugent très grave ! Il paraît que le flambeau ne donne plus que de faibles lueurs et que ces lueurs éclairent d’assez tristes choses ! On m’a dit enfin que son esprit après une délicieuse incursion dans le mysticisme d’où est née l’admirable pièce “à la Vierge Marie” est retombé maintenant dans la folie de l’inavouable et que ses dernières productions feraient rougir un hussard !

J’espère qu’en votre honneur il rebondira vers le sublime ! Dans tous les cas il a accepté de travailler à notre oeuvre, il a même commencé, (sans vouloir dire ce qu’il faisait) et il est convenu que dès qu’il le jugera utile il me fera prier d’aller le voir. Je vous tiendrai au courant de ce qu’il adviendra minute par minute.

Ne vous laissez pas reprendre par les rhumes, ne méprisez pas les courants d’air et ne vous attardez pas trop en Angleterre.

Voudriez-vous me donner de vos nouvelles et me rappeler au souvenir de votre frère Paris ? Vos amis d’ici vont bien, mais les vendredis sans vous vont mal !

Veuillez agréer, Chère Princesse, l’hommage de mon bien respectueux et profond attachement

Gabriel Fauré