Lettre de Colette à la Princesse de Polignac n°12

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(Date de sa réception à l'Académie de Belgique ?)

Très chère Winnie, si quelque chose veut me rendre plus légère la séance de réception, ce sera de faire ce voyage près de vous, sinon avec vous. Mais je pense souvent depuis que je suis académicienne, comme pensait la Princesse de Piémont avant son mariage ; elle se jetait parfois sur les genoux de la reine-mère et s'écriait, songeant à la cérémonie de mariage : "Si j'allais avoir une colique !"

Depuis votre lettre, je veux chaque jour vous répondre, mais je suis un peu noyée en ce moment. Cinq générales en huit jours, dont une à l'Odéon, et parfaitement semblable à une boîte de dragées de chez Seugnot - vous savez, ces images où il y a toujours trop de mauve comme quand Detaille peignait, - et l'autre au Français où il n'y a pas de couleur du tout.

C'est pour moi une chose étrange que d'occuper ce fauteuil d'Anna de Noailles. Je ne m'y fais pas facilement. D'abord parce que j'oublie à chaque instant qu'elle est morte. Sa mort m'étonne beaucoup plus que ne ferait sa rencontre par exemple, en haut de votre escalier, à l'entrée du salon où elle s'arrêtait, je crois, pour ne pas laisser voir sa fatigue. Puisque je devrai parler d'elle, c'est sur vous que je compte, chère Winnie, pour me dire d'elle des choses que je ne sais pas.

Il fait très beau sur "ma" terrasse. Mon Dieu, j'oubliais ! Le "journal" me délègue sur le "Normandie" avec l'agréable obligation de faire le premier voyage . Trajet - six jours de mer, ports retour - Ne viendrez-vous pas ? Ce sera dans la seconde quinzaine de mai. Sacha Guitry jouera tous les soirs sur le bateau. Que ne dirai-je pas pour vous séduire ? Je vous embrasse de tout mon coeur. Si vous êtes encore avec vos aimables neveux d'Arcachon, j'ose vous demander de les remercier et de les assurer de toute ma sympathie. Je suis toujours votre Colette.