(sans date)

Très chère Winnie,

J'étais juste allée à l'appartement nouveau, quand vous êtes venue ! Si j'avais été ici, vous auriez, en prenant la peine de monter, vu le plus navrant spectacle. Ce lieu est devenu, même extérieurement, inhabitable. Outre les travaux de jour et de nuit, la "Ville" depuis ce matin, fait dépiquer l'avenue. Vous connaissez ce bruit des fraiseuses mordant l’asphalte ? Un bruit de dentiste grossi vingt mille fois.

Mais oui, le 16, avec joie et appétit ! Ayez la bonne grâce de me dire un peu avant le nombre des convives. Avez-vous été sans moi aux Arts ménagers ?

Je commence à croire que le petit appartement sera plaisant - grâce au divan ! Sur le tard, je consens à des facilités étranges : on m’a donné (« on », c’est lady Westmacott, cloîtrée au Vendôme Hôtel avec une toute petite perruche en liberté) une table qui roule, pour le thé, - traduisez vin chaud. Ne dois-je pas rougir de mon emménagement coopératif ? Je vous écris appuyée sur une hypothèse, sur l’aile d’une chimère, sur une synecdoque ; j’avais peu de meubles et on me les enlève.

Avant le 16, vous viendrez bien jeter un oeil critique sur ma « tranche » de building ? L’adresse la plus pratique est je crois « Building Marignan, 29 Champs-Elysées » et le téléph : Elysées 00 34. Si on m’avait dit que j’habiterais un « building  !...

Je n’en finis pas de vous écrire, c’est pour me consoler de ma situation. Je vous embrasse, très chère Winnie, et je suis votre

Colette.

 

 

(Fin juillet-début août 1891 ? non daté)

Chère Princesse,

Je vous avais écrit et j'ai eu bien de la vraie peine que vous m'ayez parlé d'oubli et d'indifférence !!

Non, je ne puis pas, je ne puis pas aller à Bayreuth ! Vous ne savez pas, vous, très heureuse, ce que c'est que de ne pouvoir pas ce qu'on voudrait le plus au monde !

Et comme je vous adore, moi, je suis heureux que parmi tous les chagrins qu'il faut éprouver nécessairement, vous n'ayez pas, du moins, celui-là !

Je ne puis pas vous dire que je vais bien. J'ai dû me remettre entre les mains de l'homme aux régimes sévères mais justes ! J'ai eu des maux de tête horriblement journaliers et douloureux !

J'ai séché devant les vers de Samain : tout ce qui est venu est non avenu pour cause de mauvaise conformation !

Les douleurs de l'humanité m'ont trouvé froid, peut-être à cause des miennes propres ! mais pour faire oeuvre d'artiste, il faut sortir de soi et je vais m'y essayer ! le problème est tentant et la part qui me fait le poète d'accord avec vous, plus poète que lui encore, est des plus séduisantes ! les notes dansent devant mes yeux mais ne se laissent pas encore prendre ! C'est ainsi que fut toujours certaine belle princesse, la plus séduisante, la plus inconnue, à Venise, à Florence, à Paris !

N'allez pas me dire que ce n'eut pas été comme cela à Bayreuth car, malgré toute ma respectueuse tendresse, je ne vous croirais pas ! pardonnez-moi ! Quand vous reviendrez j'espère pouvoir vous montrer l'oeuvre dans son commencement ! J'en suis malade de peur de ne pas bien réussir !

M'écrirez-vous à la Madeleine ?

Votre bien véritablement affectionné et très reconnaissant

Gabriel Fauré.

36, rue Ballu 9e
Téléph : Trinité 20-17
sans date.

Chère Princesse,

Comme votre affection m'est douce - ces derniers jours ont été si durs, si terribles et me laissent si "fatiguée". Maman a été, comme toujours, oublieuse d'elle-même, à un degré incroyable. Sa seule pensée maintenant est de me persuader que, après elle, rien ne doit changer. Et je me retrouve 17 ans en arrière - Comme jadis ma petite Lili, Maman aujourd'hui n'a qu'un souci, moi, ma paix, et encore moi.

Je ne sais si je mérite de si lumineux privilèges, qui me donnent de la vie un tel respect - et en Dieu, une telle foi - mais... tant de deuils, de tristesses, d'efforts, de renoncements se sont accumulés que mon coeur est à bout de forces. Et il faut pourtant travailler, sourire et tenir. Je crois que j'y réussirai encore - mais comment y parvenir "à l'intérieur". Vous m'aiderez, chère Princesse, j'en suis sûre, aux heures où le courage m'abandonnera - vivre encore avec cette angoisse, c'est une telle terreur !

Maman , encore très faible, est mieux. Vous l'aimeriez plus encore, si tranquille, oublieuse d'elle-même si totalement . Son coeur est moins inquiétant et elle garde un ressort étonnant. Mais cette crise - et cette menace !

Je suis d'un coeur profondément attaché, votre

Nadia

(1895 ? non daté)

Ce lundi, St-Gervais Hôtel du Mt Blanc, Hte-Savoie.

Je n'ai pas pu vous écrire hier, ahuri par l'arrivée dans un pays où je dois séjourner quelque temps et préoccupé des installations assez compliquées en cette station balnéaire mal aménagée. J'apprends que les lettres ne partent qu'à 11h du matin, celle-ci ne partira donc que demain.

A mon arrivée, consultation Wisard. Il paraît que je suis une machine qui pèche par combustion imparfaite. ( Comme : mauvaise assimilation et élimination.) Outre bains et boissons, il recommande surtout l'exercice à pied, comme à Bismarck le Dr Schudeminger. C'est, paraît-il, ce qu'on appelle "la cure de terrain". De mon temps, cela s'appelait tout bonnement faire de l'exercice.

Il proscrit le café, liqueurs, poissons, fruits rouges crus, surtout salaisons et fromages, il tolère ou permet salade, fruits cuits, compotes et confitures, même de framboises... oh ma tête (petit dessin amusant), si j'avais su çà en face du joli compotier Cortambert en cristal.

Comme vous le voyez, il n'y a pas qu'à Paris que la Faculté compte de bonnes blagues ; du reste, je me sens mieux dans ce bon air. J'ai pris mon premier bain ce matin, installation très propre, neuve, assez confortable, mon fidèle Hippolyte m'assiste utilement. J'ai beaucoup marché cette après-midi, je me sens plus solide à la marche, il fait un temps superbe et une forte chaleur. Dear Winn, on m'apporte une lettre de vous, bleue allongée. Je vais l'ouvrir pour la savourer.

Phénomène : quand je vous perds de vue et suis sans nouvelles écrites, j'ai l'impression et l'appréhension que je compte moins, ou même point pour vous.

J'ai lu votre lettre. J'espère que votre départ pour Londres ne vous fatiguera pas malgré ce retard prudent. Quelle ennuyeuse déveine que d'avoir manqué à vos projets. Vos embarras de nez n'ont pas obstrué votre cerveau, je vous retrouve avec votre entrain d'esprit habituel dans votre lettre.

Dearest Winn, je vous embrasse bien tendrement, c'est-à-dire de quoi vous faire un trou dans la joue en poussant beaucoup de petits cris convenus . Donnez-moi bientôt de tout à fait bonnes nouvelles de votre santé. Votre Edmond.

Dearest old Winnie,

Venez mardi à 6h, comme cela nous serons seules, nous pourrons causer tranquillement. Vous savez quelle profonde amitié j’ai pour vous, vous êtes parmi les souvenirs pieux de mon coeur.

Anna.

(sans date)

Vendredi.

Bien chère Winnie,

Je veux trouver un moment pour vous écrire au travers d'une journée très occupée. J'ai dîné hier chez Frankie, Doasan pour convive. J'ai donné de vos nouvelles en citant quelques unes de vos bonnes saillies, qui ont toujours grand succès. Vous voyez, comme vous semblez le croire, que je ne suis pas seul à vous goûter.

Je vous écris du Jockey au milieu d'une atmosphère épaissie par les bêtises des conversations qui s'entrecroisent et m'étourdissent.

J'ai eu la visite de Melchior ; il m'a apporté un livre de Léon Daudet où il est beaucoup question de mon père, on commence de plusieurs côté à lui reconnaître une portée d'esprit élevée et de grandes vues politiques, on y revient.

Vous devez assister en ce moment aux curieuses processions de Séville. J'espère que cela ne vous ennuira pas trop de conter, par le menu, au retour, vos précieuses impressions à votre vieux, fidèle,dévoué.. unique Poivreau... Je dis unique parce qu'il est le seul à vous aimer comme il vous aime. Toutes les tendresses profondes de votre Edmond.

(La page 1 manque)

... lorsque je me suis présenté chez vous, tout ceci n'aurait pas existé devant deux minutes d'entretien.
Si vous voulez bien, Madame, ne pas me faire un grief de ce malentendu qui me peine infiniment, je me permettrai de me rendre chez vous lundi à 1h 1/2 sauf contrordre de votre part.
Veuillez, Madame, agréer l'expression de mon respect et de mon regret

Alfred Cortot.

Vendredi

Dearest Winn,

J'ai eu trop de hâte ce matin, - dans le touchant (?) plaisir que me causait votre voix, - à accepter la fête de demain soir. Ma fatigue, mon affreux vertige qui me donne l'aspect d'avoir bu autant que Ginet, - m'obligent à quitter le moins possible mon étage. J'ai dû refuser déjà d'aller déjeuner demain avec Briand (?) chez Madame Bulteau , et je crois raisonnable de garder quelques forces pour le chagrin que me causera, malgré tout, ces jours-ci, le départ de Tom (?)

Si dimanche soir, vous n'aviez rien à faire, vous trouveriez à dîner chez moi Hélène, Geneviève de Tinan, quelques autres encore, le tout dans la stricte intimité que commande l'apparition toujours probable de l'huissier, - qui est peut-être un homme charmant, et justement tout à fait ce qu'il faudrait. N'oubliez pas que le 5 février, en dépit de cet officier ministériel, - il y a chez moi un gala avec vous et tout le toutim.

Elisabeth Greffulhe et vous êtes déjà prévues pour les bouts de table ! Mais peut-être que les ministresses s'abstiendront, ce qui remettrait tout à sa place. J'espère beaucoup que peut-être vous êtes encore libre après-demain. Je pense à vous de tout mon coeur dévoué, Anna.