Paris, 14 nov. 1928

Princesse,

Je vous dois encore cette belle et suggestive pensée de Pascal. Cet homme a deviné l’âme humaine.

Et en nous apprenant à voir plus clair en nous-même, il nous donne la paix.

L’angoisse, en toutes choses, n’est qu’une forme ou un effet de l’ignorance.

Je viendrai demain entendre votre orgue, et je m’en réjouis. La musique aussi est un calmant. L’Eglise a bien compris cela.

Veuillez agréer, Princesse, l’expression de votre humble et particulièrement dévoué

  a. Mugnier

24 janvier 1934

Princesse,

Merci mile fois pour votre lettre et le programme de votre soirée que j’ai infiniment aimé pour la perfection de son choix, et ceci d’autant plus que la musique manque beaucoup ici. Cependant Bruno Walter a donné un fort beau concert à Lausanne et lundi prochain on jouera les Noces, ce qui me semble une chance bien rare. A part cela un chef d’orchestre nommé Ansermet a donné à la radio de Genève une exécution si traître de notre Partita que j’en ai pleuré devant l’appareil - inutilement bon car il n’y pouvait rien - que l’on m’avait prêté pour cette occasion. Triste soirée causée par la nullité d’Ansermet car je me réjouissais beaucoup, mais j’ai été récompensé par deux articles de presse arrivés par hasard ensemble le lendemain ; le premier commentait un concert de Barcelone où Partita a, dit-on, eu un succès sans précédent, le second, du critique de la feuille de Vevey relatant le concert d’Ansermet et disant qu’il n’avait jamais entendu quelque chose d’aussi horrible et d’inutilement bolcheviste, textuel ! Vous me dites que l’on vous a annoncé la première de Psaume pour le 6 février et cela m’étonne beaucoup car Madame de Casa Fuerte a parlé du 27 du même mois. Naturellement je serais désolé que vous n’assistiez pas à cette première et je ne l’envisage même pas. Aussi vous serais-je reconnaissant de me dire (au cas où il y ait malentendu au sujet du 6) si le 27 vous trouverait à Paris ; et si cela ne vous convenait pas non plus, à quel moment vous me conseilleriez de fixer cette première ; je crois que Madame de Casa Fuerte n’a rien décidé encore au sujet de ce concert, et qu’elle sera enchantée de tout conseil qui puisse la fixer. Le mois de février me semblait propice d’autant plus que je serai à Rome en mars (le Psaume s’y joue le 8) ; maintenant il est possible aussi de remettre carrément la première du Psaume à Paris à plus tard.

Marie-Laure est ici pour quelque temps et vous remercie beaucoup pour vos messages. Nous sommes tous gais, nous lisons et travaillons beaucoup et nous nous disputons comme des enragés sur Milton, qu’elle se refuse d’aimer à mon désespoir, avec un esprit de contradiction passionné et peut-être aussi un peu taquin.

Chère Princesse, je vous serais donc reconnaissant de me fixer pour ce condert du Psaume, car vraiment je serais trop triste que vous n’y soyez pas ; et je vous prie de croire à mon toujours respectueux dévouement.

Igor Markevitch.

Chambre des députés                                        Paris, le Dimanche (sans date)

Madame,

Un peu de grippe m'a empêché de sortir aujourd'hui. J'aurais voulu aller vous dire que j'ai été mercredi à la salle Humbert de Romans et en ai rapporté un grand souvenir. Les derniers choeurs surtout, avec ces étonnants cris de la foule, et les sonneries de trompette m'ont fait grande impression. Je ne crois pas à la critique d'art, et suis, plus que tout autre, incapable de traduire en paroles ce que je sens.

Les paroles donnent un corps aux raisonnements, mais ôtent la vie aux sentiments. Néanmoins, on aime à louer d'un mot et à séparer des nombreuses compositions vides et inutiles, l'oeuvre qui est comme celle de M. de Polignac, le fruit d'une puissante imagination, ou comme celle de Fauré, le travail d'un esprit chercheur et charmant.

J'irai, si vous me le permettez, vous remercier dimanche prochain, Madame, et je vous prie de vouloir bien agréer mes respectueux hommages

Denys Cochin.

69, boulevard Suchet

Auteuil 41-38 (sans date)

Que pensez-vous de moi, mon cher réconfort ? Et pensez-vous quelque chose de moi ? Je ne suis pas sûre que vous soyez à Venise. Mais une chose est certaine : il faudra beaucoup d'heures pour que je vous raconte ma vie, et la tournée, et le comique désolant des Casinos, et la chaleur, et le ruisseau à écrevisses dans lequel j'ai dû me précipiter, le derrière en premier, pour éviter une insolation grave, sur une route blanche du Lot, par 40 degrés de chaleur. Et tant et tant d'histoires qui veulent, pour être écoutées et contées, un peu de bois, un divan et un verre de vin chaud !

Tout m'arrive, pourtant je ne cherche rien. Le Maurice d'Anna, si j'ose écrire, est un chic garçon qui se bat, dans un complet silence, contre ses em...nuis personnels. Pour une fois, me voilà en bonne compagnie, je vous le dis parce que vous êtes bien capable de vous en inquiéter.

La petite voiture est sans reproche ! Elle m'a menée à Deauville et à Dieppe (représentations) comme un zèbre. Le roman ? il avance.  Je ne m'occupe que de lui, je ne fais pas trois francs de journalisme. Aussi je viens de traverser une de cespetites crises financières... Elle est passée, chantons, chantons, sablons le gorgonzola à pleins verres, et que le veau froid pétille au fond des coupes ! Mais il ne faudrait tout de même pas vous imaginer que je vais vous laisser passer l'hiver à Venise ! Je trouve que je vous ai déjà laissé beaucoup de liberté depuis juillet. Allons-nous en à la Scala de Milan, qui vient d'adopter l'Enfant que me fit Ravel ! Voulez-vous ?

Et puis je vais avoir besoin de vous pour Hélène Picard, qui ne va pas assez mieux. Voilà : je ne lui trouve pas d'éditeur pour son prochain volume de vers qui est beau, et s'intitule "Pour un mauvais garçon". Alors nous voulons, Carco, moi, Léo Marchand, Maurice Goudeket et Germain Patat, peut-être un ou deux autres, nous voulons faire imprimer son volume à nos frais, çà coûte, brochage compris, (dit Ferencsi) une douzaine de mille pour faire un tirage honorable, et si je vous l'écris, c'est que je sais que vous serez fâchée si nous le faisons sans vous. Donc, donnez-nous, s'il vous plaît, ma très chère Winnie, une petite part. Et demain soir, je dîne chez Louis Louis-Dreyfus, je vais le taper pour Hélène,- çà sera dur, mais il ne connaît pas, - pas encore ! - ma vénalité.

Je m'ennuie de vous, prenez-en votre parti. C'est long, plusieurs mois sans vous voir pour quelqu'un qui vous a, depuis peu, retrouvée.

Du 6 au 16 octobre, je vais à Bruxelles pour jouer, parbleu, Chéri. Ce n'est pa svotre chemin pour revenir ? Je vous embrasse.

Anna de Noailles a employé tout septembre à taper sur le ventre de Painlevé, qui passe pour très amoureux d'elle. Je vous embrasse. Il fait juste le temps immobile, faiblement doré, traversé de guêpes et de fil de la Vierge, juste le temps qui désole les gens de Paris. Je vous embrasse. Et je suis votre Colette.

Madame,

Comme suite à notre conversation d'hier soir, je me permets de vous envoyer un recueil de mes "Articles et discours" qui vous donnera mes idées sur la politique extérieure traditionnelle de la France. Je vous ai aussi parlé d'une façon un peu abstraite de questions religieuses et théologiques et en particulier de la Monarchie papale et vous  m'avez demandé de vous donner quelques éclaircissements sur ce point en particulier.

C'est une question à la fois simple dans ses principes mais compliquée dans les détails.
Le Pape a le souverain pouvoir et il le tient en même temps de droit divin et de droit humain ; le droit divin existe dans l'institution, le droit humain se manifeste - dans la désignation de la personne ; la souveraineté pontificale a donc en son unité  les deux sanctions : la sanction divine et la sanction humaine.De même, elle réunit les avantages électifs et les avantages héréditaires ; la popularité des uns ; l'inviolabilité des autres. Comme puissance élue, elle est limitée de toutes parts ; comme héréditaire d'une tradition immuable, ses limites lui viennent, non du dehors mais du dedans, non d'une volonté étrangère mais de sa propre vertu.

C'est donc une monarchie où le Roi est élu, et cependant vénéré, où tous peuvent être rois et qui cependant demeure dans l'ordre car les guerres civiles ne la peuvent renverser ; où le Roi élit les électeurs qui ensuite éliront le Roi ; où tous peuvent devenir électeurs ; où tous sont éligibles.Là se retrouve le profond mystère de l'Unité engendrant perpétuellemnt la pluralité, qui elle-même constitue son unité.- Les théologiens qui nous enseignent ceci ajoutent que nous sommes là au confluent universel des choses humaines et des choses divines ; et comment ne pas le reconnaître ? puisque nous nous trouvons en face de la loi selon laquelle a lieu (?)  la génération de l'un  et du multiple ! Cela semble un profond mystère et cependant depuis la fondation de l'Eglise, la souveraineté papale en fait un phénomène visible et palpable.

Dans l'Eglise, à côté du chef suprême dont la fonction est de régner avec une souveraine indépendance et de gouverner avec un empire absolu, est un sénat perpétuel composé de princes qui tiennent leur qualité de Dieu.

Le sénat est aussi gouvernant, mais de telle sorte qu'il ne gêne, ni ne diminue, et n'éclipse en rien le pouvoir suprême du Monarque.

Il n'y a pas d'autre exemple d'un pouvoir monarchique perpétuellement en contact avec une oligarchie très puissante et conservant  néanmoins intacte la plénitude de son droit. On ne trouve pas davantage un autre exemple d'une oligarchie qui, perpétuellement en contact avec un monarque absolu n'ait pas été une cause de trouble et de rébellion.

Dans les sociétés humaine, la distance est tellement grande entre ceux qui sont en bas et ceux qui sont au sommet de la hiérarchie que les premiers  sont perpétuellement tentés par l'esprit de révolte et les seconds par l'esprit de tyrannie.Dans l'Eglise, Tyrannie et Révolution sont également impossibles : la grandeur du plus grand prélat consiste surtout dans ce qu'il a en commun avec le plus humble des prêtres ! La grande dignité est d'être prêtre. Le Pape et le plus petit desservant sont grands avant tout par le sacerdoce.
Le catholicisme a mis dans les choses humaines le principe de l'Ordre et de l'harmonie ; le catholique puise la science aux sources surnaturelles et divines.

Voilà en quelques mots pourquoi philosophiquement et humainement, le Pape doit être souverain indépendant de tout Prince humain.

Pardonnez-moi de vous écrire cette longue lettre ennuyeuse. La conversation commencée hier soir nécessitait ce complément.
A bientôt, Princesse, j'espère, et daignez agréer mes respectueux hommages

B. de Castellane

Je crois qu'une explication donnée par vous sur les agissements de Kelly et Cruppi pourra convaincre qui de droit  du danger que l'on court dans de pareilles mains.

Varsovie. Nowy-Saviat 47 m. 26

 

29/XII/ 1924

 

Princesse,

J'espère que vous avez reçu ma dépêche et ma lettre d'excuses pour le retard involontaire que j'ai mis à répondre à votre si aimable proposition. Mon ami le comte Auguste Zamoyski vient de m'écrire à son retour de Paris, pour me faire part de la conversation qu'il a eue avec vous au sujet de la composition que vous désiriez me faire faire. Il m'en a donné quelques détails que je ne connaissais pas. Ainsi vous désiriez, paraît-il, que la chose soit prête pour le mois de mai. Ensuite que le nombre des exécutants d'orchestre ne dépasse pas 20 personnes. J'aimerais savoir de vous-même si ces informations sont exactes, puisque vous ne m'en avez rien dit dans votre lettre. Comme il y a plus de trois semaines que je vous ai écrit et n'ai pas reçu encore votre réponse, je vous prie d'être si aimable de me faire savoir si vous n'avez pas changé de projets, car comme je suis surchargé de travail, et malheureusement l'état de ma santé n'est pas très satisfaisant, je veux distribuer mon travail de telle sorte pour ne pas être obligé de le faire trop hâtivement plus tard. Je vous serai donc très reconnaissant, Princesse, de me donner le plus tôt possible une réponse détaillée et définitive.

Daignez agréer, Princesse, l'expression de mes hommages les plus respectueux.

Karol Szymanowski

Winnie chère, croyez-moi, Beauvallon n'est pas possible ! J'ai à Seawood Lodge (à 500 mètres de chez moi, villa isolée, propriétaire charmant, table excellente, c'est tout nouveau, jardins, fleurs, bord de mer très élevé) une chambre qui ne peut pas ne pas vous plaire ! Je reviens, je vais conduire Maurice Goudeket à un train inéluctable de 6h à St Raphaël, le povre ! Mais ne restez pas à Beauvallon, vous prendriez tout le pays en grippe ! A tout à l'heure, dînons ensemble, ou chez moi (frugalité) ou à Seawood (bon dîner et vin un peu là !) Naturellement, votre dépêche m'a été remise ce matin à 8 heures. Je vous dirai qui j'ai fait déménager pour vous, à Seawod. Votre Colette.

(juillet 1891 ? non daté)

Chère Princesse,

J'ai été à Paris ce matin pour y chercher et vous envoyer la mélodie, mais cette fois encore mon copiste est en retard. Je ne sais si c'est lui, ou sa femme, ou son chien qui s'est cassé la patte, toujours est-il qu'il a argué d'un accident pour excuser son inexactitude !!

Ce sera, je l'espère, pour demain. Comme consolation j'ai le plaisir d'envoyer le livre à Bouchor dont j'ai eu quelque peine à trouver l'adresse. L'heureux poète se cache dans la villa Monplaisir, à Pornichet, (Loire-Inférieure) au bout du vaste, vaste océan ! Là où l'ouragan et la pluie même deviennent une manière de jouissance !

Ici les mêmes phénomènes naturels ne sont qu'ennuyeux, précipitant sur les passants des objets dont la véritable carrière est de rester sur les toits, tels que tuiles et ardoises ! Dire que M. Le Comte de V. ou Mme de Saint-Ph...(qui rime avec Parsifal !) ou simplement Clairin1 pourrait recevoir une cheminée sur le crâne et qu'aucun d'eux, sans doute, ne recevra rien du tout !

Me voici loin du divin Boudha et de la mansuétude ! Et pour y revenir il faut que je vous confesse quelques minutes de faiblesse ; comme un retour vers mes fâcheuses tendances passées que l'on disait être excès de défiance de soi-même ! vraiment n'avez-vous pas pour moi de trop ambitieuses visées et avez-vous bien mesuré la hauteur et la grandeur d'un tel sujet ? J'en ai été d'abord troublé, mais tant pis, je me rassure et suis tout prêt à me mesurer corps à corps avec le sublime !! Ce n'est plus seulement de l'ambition, c'est la plus folle des présomptions ! La fable de Phaëton même me paraît une pitié ! car je pense qu'avant d'être précipité des sommets de l'azur, il a dû, en somme, passer un très délicieux moment !

Et puis, qui ne risque rien n'a rien et , enfin, il faut que l'histoire des Médicis serve à quelque chose !! ne fût-ce qu'à m'entraîner à bavarder avec vous plus que vous ne le voudriez ? Vous devez cependant avoir quelques loisirs et je voudrais un instant vous distraire de vos préoccupations.

J'espère que tout va bien, que je recevrai bientôt de bonnes nouvelles de vous et je vous prie, chère Princesse, de croire toujours à ma profonde et bien affectueuse reconnaissance                                                           Gabriel Fauré