(sans date)

Très chère Winnie,

J'étais juste allée à l'appartement nouveau, quand vous êtes venue ! Si j'avais été ici, vous auriez, en prenant la peine de monter, vu le plus navrant spectacle. Ce lieu est devenu, même extérieurement, inhabitable. Outre les travaux de jour et de nuit, la "Ville" depuis ce matin, fait dépiquer l'avenue. Vous connaissez ce bruit des fraiseuses mordant l’asphalte ? Un bruit de dentiste grossi vingt mille fois.

Mais oui, le 16, avec joie et appétit ! Ayez la bonne grâce de me dire un peu avant le nombre des convives. Avez-vous été sans moi aux Arts ménagers ?

Je commence à croire que le petit appartement sera plaisant - grâce au divan ! Sur le tard, je consens à des facilités étranges : on m’a donné (« on », c’est lady Westmacott, cloîtrée au Vendôme Hôtel avec une toute petite perruche en liberté) une table qui roule, pour le thé, - traduisez vin chaud. Ne dois-je pas rougir de mon emménagement coopératif ? Je vous écris appuyée sur une hypothèse, sur l’aile d’une chimère, sur une synecdoque ; j’avais peu de meubles et on me les enlève.

Avant le 16, vous viendrez bien jeter un oeil critique sur ma « tranche » de building ? L’adresse la plus pratique est je crois « Building Marignan, 29 Champs-Elysées » et le téléph : Elysées 00 34. Si on m’avait dit que j’habiterais un « building  !...

Je n’en finis pas de vous écrire, c’est pour me consoler de ma situation. Je vous embrasse, très chère Winnie, et je suis votre

Colette.

 

 

Vers 1932 (non daté)

 

Claridge, Champs-Elysées

Me voilà, me voilà ! très chère Winnie, que c'est agréable d'être eng... par vous ! C'est le seul masochisme que je me connaisse. Attrapez-moi encore ! Il faisait un froid indicible à Valence, ciel vert et glacé, mistral qui balayait tout à 75 à l'heure.

Voulez-vous venir me blâmer au Claridge ? Venez ! Choisissez entre:  jeudi 2, vendredi 3. Et laissez-moi seulement le temps, en me le disant, de faire faire la galette salée et le vin à la cannelle ! Je vous raconterai en peu de mots mes campagnes. Venez avec tous mes produits : je bifferai sur vous ce qui sera inutile. J'espère que le charmant couple Patacharles (sic) sera libre,- je leur écris. Amenez qui vous plaira, on s'asseoira dans la baignoire, comme on fait dans toute orgie digne de ce nom. Croyez, très chère Winnie, que je vous aime de tout mon coeur,

Votre Colette

157, boulevard Haussmann

Princesse,

J’ai trouvé en revenant de la campagne le plus charmant souvenir.

Votre pensée me touche tellement, tellement...

Et me plaçant résolument à un plan inférieur, je veux tout de suite ajouter que ce cadeau me cause un pénétrant plaisir.

Depuis si longtemps, je cherchais un cachet qui pût demeurer en évidence sur une table de laque. Et je ne rencontrais que des objets de forme odieusement utilitaire et enrichis de ces mélancoliques petits attributs d’un goût exquis, de couleur hideuse, qui, aux heures de grand abattement prennent une apparence si étrangère, si hostile et semblent narguer notre misère intérieure.

Mais vous, Princesse, avec la sûreté du génie, vous avez su, et sans une hésitation, je le jurerais, choisir un cachet de rêve, transparent, pur, ailé, une petite vision d’artiste fixée dans le verre.

Je sens que je considérerai toujours avec une profonde confiance, avec beaucoup d’amitié émue ce petit illi d’air qui voudrait je crois s’envoler par-dessus les toits et arriver en même temps que les lettres d’amour, pour sceller les serments éphémères , qui bouillonnent sous l’enveloppe et sous la cire.

Princesse, je suis désespéré de n’être pas libre dimanche, mais, si vous me le permettez, je vous téléphonerai et vous demanderai de m’accorder prochainement la joie de causer avec vous. Je vous supplie de croire, je veux que vous sachiez que je vous admire profondément pour tout ce que vous valez et que tout le monde reconnaît, pour tout ce que vous pouvez être et qui est si beau et si émouvant et que je sais. Souffrez, Princesse, que je mette à vos pieds l’hommage de ma fidèle amitié consciente (?) et toute dévouée et de mon respect profond.

Henry Bernstein

Hélas! hélas!...  Heureux ceux qui ont un coeur fidèle : je les jalouse. (Ceci est une confidence attristée et que vous garderez pour vous, je le sais)

Laboratoire de Physique

74, rue de Vaugirard

20 mai 1912

Madame,

M. Arnaud de Gramont est venu me parler de vos généreuses intentions pour mon laboratoire. Ce que vous vous proposez de faire, pendant les années que je compte encore consacrer aux recherches, me mettra complètement à l’aise pour des achats qui dépassaient les ressources dont je dispose.

En attendant que j’aie l’honneur de vous être présenté, je me permets de vous adresser la notice de mes travaux scientifiques.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes sentiments reconnaissants et dévoués.

Edouard Branly

2 août ou avril ? années de guerre ?

Ma bien chère,

Je vous écris tout en causant avec Monsieur Froteau. Il va répondre à toutes vos questions, je me borne à vous dire que je vous crois plus en sécurité à Londres, nos approvisionnements ici n'étant pas faits à l'heure actuelle, et les victuailles devenant difficiles à se procurer. Bien entendu, si vous veniez, je partage tout avec vous. J'avais envoyé hier Gélin au Ministère de la Guerre pour qu'il demeurât chauffeur attaché à votre automobile au cas où elle serait réquisitionnée ; mais on lui a répondu qu'il lui fallait une autorisation signée de vous. Il est trop tard, il a dû rejoindre son corps ce matin. Vos voitures jusqu'à présent sont chez vous, libres, mais seront probablement réquisitionnées au plus tôt. Voyant aujourd'hui une situation inextricable quant aux voitures, j'ai prié Monsieur Froteau de bien vouloir me laisser pendant quelques heures votre voiture aujourd'hui avec le chauffeur le meilleur de la Comtesse de Béarn qui a la bonté de le mettre à ma disposition pour la journée d'aujourd'hui. Mon amie bien-aimée, réfléchissez avant de revenir, vous pouvez être utile aussi là-bas, mais si vous êtes ici vous savez que je suis pour toujours votre soeur, Anna.

69, boulevard Suchet

Auteuil 41-38 (sans date)

Que pensez-vous de moi, mon cher réconfort ? Et pensez-vous quelque chose de moi ? Je ne suis pas sûre que vous soyez à Venise. Mais une chose est certaine : il faudra beaucoup d'heures pour que je vous raconte ma vie, et la tournée, et le comique désolant des Casinos, et la chaleur, et le ruisseau à écrevisses dans lequel j'ai dû me précipiter, le derrière en premier, pour éviter une insolation grave, sur une route blanche du Lot, par 40 degrés de chaleur. Et tant et tant d'histoires qui veulent, pour être écoutées et contées, un peu de bois, un divan et un verre de vin chaud !

Tout m'arrive, pourtant je ne cherche rien. Le Maurice d'Anna, si j'ose écrire, est un chic garçon qui se bat, dans un complet silence, contre ses em...nuis personnels. Pour une fois, me voilà en bonne compagnie, je vous le dis parce que vous êtes bien capable de vous en inquiéter.

La petite voiture est sans reproche ! Elle m'a menée à Deauville et à Dieppe (représentations) comme un zèbre. Le roman ? il avance.  Je ne m'occupe que de lui, je ne fais pas trois francs de journalisme. Aussi je viens de traverser une de cespetites crises financières... Elle est passée, chantons, chantons, sablons le gorgonzola à pleins verres, et que le veau froid pétille au fond des coupes ! Mais il ne faudrait tout de même pas vous imaginer que je vais vous laisser passer l'hiver à Venise ! Je trouve que je vous ai déjà laissé beaucoup de liberté depuis juillet. Allons-nous en à la Scala de Milan, qui vient d'adopter l'Enfant que me fit Ravel ! Voulez-vous ?

Et puis je vais avoir besoin de vous pour Hélène Picard, qui ne va pas assez mieux. Voilà : je ne lui trouve pas d'éditeur pour son prochain volume de vers qui est beau, et s'intitule "Pour un mauvais garçon". Alors nous voulons, Carco, moi, Léo Marchand, Maurice Goudeket et Germain Patat, peut-être un ou deux autres, nous voulons faire imprimer son volume à nos frais, çà coûte, brochage compris, (dit Ferencsi) une douzaine de mille pour faire un tirage honorable, et si je vous l'écris, c'est que je sais que vous serez fâchée si nous le faisons sans vous. Donc, donnez-nous, s'il vous plaît, ma très chère Winnie, une petite part. Et demain soir, je dîne chez Louis Louis-Dreyfus, je vais le taper pour Hélène,- çà sera dur, mais il ne connaît pas, - pas encore ! - ma vénalité.

Je m'ennuie de vous, prenez-en votre parti. C'est long, plusieurs mois sans vous voir pour quelqu'un qui vous a, depuis peu, retrouvée.

Du 6 au 16 octobre, je vais à Bruxelles pour jouer, parbleu, Chéri. Ce n'est pa svotre chemin pour revenir ? Je vous embrasse.

Anna de Noailles a employé tout septembre à taper sur le ventre de Painlevé, qui passe pour très amoureux d'elle. Je vous embrasse. Il fait juste le temps immobile, faiblement doré, traversé de guêpes et de fil de la Vierge, juste le temps qui désole les gens de Paris. Je vous embrasse. Et je suis votre Colette.

Princesse,

Je me permets de vous envoyer ces deux petits poèmes nouveaux-nés. Je serai heureuse si vous les aimez. Et maintenant pour une semaine j'abandonne la page blanche, l'encre, et la plume pour la guitare, en vue de notre soirée de samedi !

Veuillez croire, Princesse, à ma respectueuse affection.

Louise de Vilmorin

Loulou

14 juin 1936

 

Le guide

Le guide, voilà, je suis le guide

Qui sans rire pointe du doigt

vos goûts, qui dicte vos émois

et trace vos voyages au delà des liquides.

Je suis le guide vers le blanc,

vers le tête-à-tête dans l'espace,

je distrais les  dames lasses

par mes tours de passe-passe un instant.

Je suis le guide, le violon,

l'ombre charmante de moi-même

je conduis vers le pur et blême

et vers les rimes sans raison.


Profitez-en Messieurs et dames

je ne vivrai qu'une saison,

Visitez mes états d'âme

aux larges plaines sans horizons.

Ouvrez mes boîtes, n'ayez pas peur :

mes bijoux sont à l'intérieur.

Suivez le guide.

LV.

 

Aux officiers de la garde blanche

Officiers de la garde blanche

Gardez-moi de certaines pensées la nuit,

Gardez-moi des corps à corps et de l'appui

d'une main sur ma hanche.

Gardez-moi surtout de lui

qui par la manche m'entraîne

vers le hasard des mains pleines

et les ailleurs d'eau qui luit.

Epargnez-moi les tourments en tourmente

de l'aimer un jour plus qu'aujourd'hui

et la froide moiteur des attentes

qui presseront aux vitres et aux portes

mon profil de dame déjà morte.

Officiers de la garde blanche,

je ne veux pas pleurer pour lui

sur terre, je veux pleurer sur pluie

sur sa terre, sur son astre orné de buis

lorsque plus tard je planerai transparente

au dessus des cent pas d'ennui.

Officiers des consciences pures,

vous qui faites les visages beaux

confiez dans l'espace au vol des corbeaux

un message pour les chercheurs de mesure

et forgez pour nous des chaines sans anneaux.

LV. 

Samedi. Non daté

Petite Wynn, merci de votre cher mot. Nous disons avec Hélène combien nous vous aimons, et plus la vie est profonde, plus on se sent proche de vous. Nous vous aimons avec une grave et tendre affection. Nous vous attendons à déjeuner demain. Je vous embrasse, votre Anna

Grand Hôtel d'Evian Evian-les-Bains (Haute-Savoie)

GOY Frères et soeurs propriétaires                                                         Vendredi (23 juin 1914)

Winn chérie,

je ne pense pas qu'Eleusis même pyisse être plus beau que la grosse turquoise chaude et crémeuse où je suis, et qu'entoure une verdure heureuse et visitée par les abeilles, qui fait penser à l'enfance du monde, tandis qu'une vieille cloche d'église remue tout le sentimental en suspens.  Seulement, dans cet endroit divin, l'âme est plus rêveuse que chez les héros d'Athènes. Et c'est à la fois doux et embêtant !

Je vois les terrains, tous séduisants par l'absence de nos plus ennuyeux contemporains, et crépitants de soleil et de papillons.

Vous savez, dearest, avec quel tendre dévouement je pense à vous. 

Anna

Conservatoire national de musique et de déclamation

Cabinet du directeur                                                                             Paris (9è) le 4 mars 1911

 

Chère Princesse...lointaine !

Je me réjouis profondément de vous voir mercredi. C’est un bonheur que j’ai trop rarement ; parfois je me figure que vous m’avez totalement oublié ! J’ai peur de ne pouvoir aller causer avec vous lundi soir. Casella s’étant proposé de se payer ma tête dans ses pièces « A la manière de.. », j’aime mieux rester caché dans un coin ! Mais j’entendrai certainement la Sonate de votre nièce.

Cependant, avant de vous voir mercredi, je voudrais vous dire tout de suite que le projet dont m’a parlé la gentille et très intéressante Melle Sanderson me sourirait énormément. La difficulté sera de trouver quelques jours, cinq ou six, au milieu des Examens qui vont m’occuper dès le 5 mai. Peut-être cela serait-il possible du 1er au 6 ou 7 juin.

D’autre part, vous savez les sentiments qu’inspire Londres chez moi ! Le seul moyen de pallier le mal serait que l’aie, pour excuse, quelques affaires. Pensez-vous que votre influence pourrait s’exercer en ma faveur, et en faveur de Melle Sanderson, dans deux ou trois maisons où nous pourrions nous faire entendre, après avoir été entendus chez vous ? Je confie ce voeu à votre sollicitude comme un moyen de tout me faciliter.

A mercredi, chère Princesse, et mille bien affectueux et dévoués sentiments

Gabriel Fauré

Je vais devenir un peu votre voisin bientôt; j’habiterai rue des Vignes, à Passy, au mois d’avril.

Les Fêtes du Couronnement ne seront-elles pas un obstacle à des soirées musicales chez vos amis ?

Je viens d’examiner le tableau de mes Examens. Si les dates du 1er au 7 ne convenaient pas, je pourrais, je crois, prendre quelques jours du 5 au 11. Seulement il faudrait que je puisse fixer ce changement le plus tôt possible.