Bien chère Princesse,

Merci mille fois pour votre si gentille lettre. Je viens justement de parler avec Diaghilev au sujet de notre projet, et il me dit qu'il ne serait malheureusement pas possible, (vu la place qui manque), d'exécuter Renard chez vous avec des artistes-danseurs et mimes.

Si malgré cela, vous n'abandonnez pas l'idée de faire entendre chez vous Renard en audition musicale, juste avant sa première au théâtre, il me paraît le plus commode pour vous de vous mettre directement en rapport avec Diaghilev, qui arrive à Paris ce jeudi (il descend au Grand Hôtel).

La première de Renard aura lieu le 21 mai, et je crois qu'il serait impossible de choisir une autre date que le 20 mai, et moi je n'arrive de Londres que le 19.

Si cette exécution peut s'arranger chez vous, Diaghilev vous fournira les 4 chanteurs et les 14 musiciens de son orchestre qui forment l'ensemble de Renard. Vous n'auriez alors que cette dépense, car en ce qui me concerne, je serai trop heureux de vous faire, au moins cette fois-ci, hommage de mon travail de chef d'orchestre, et je n'attends de vous, chère Princesse, d'autre récompense que le plaisir que vous prendrez peut-être à cette exécution. Croyez-moi, ma chère Grande Amie

votre fidèle,

Igor Stravinsky

Nice, 8-4-29 

16 novembre 1918    (Photocopie confiée par la Fondation Manuel de Falla)

Monsieur,

J'ai, depuis longtemps, une grande admiration pour vos oeuvres musicales, pour les avoir jouées moi-même, et pour les avoir souvent entendues par notre ami Monsieur Richardo Vines, dont vous appréciez comme moi le grand talent. J'avais le projet d'aller en Espagne au mois d'octobre, mais je suis maintenant obligée de retourner à Paris, où je resterai tout l'hiver, et ce n'est qu'au mois de mars que je puis espérer me rendre à Madrid. Si d'ici là vous venez à Paris, j'espère que vous me ferez le plaisir de venir me voir, "43, avenue Henri-Martin", mais, en attendant, je veux vous mettre au courant d'un projet qui pourra peut-être vous intéresser.

Depuis un certain nombre d'années, j'ai eu le désir de former un répertoire de pièces courtes écrites pour un orchestre de 16 musiciens. Dès le début de la guerre je me suis adressée à Monsieur Stravinsky qui a écrit pour moi un ouvrage, sorte d'opéra humoristique à 4 ou 5 personnages, et petit orchestre de 16 (dont je pourrai vous envoyer la composition dès ma rentrée à Paris). Le sujet choisi par Monsieur Stravinsky est un "conte russe". J'ai ensuite demandé une oeuvre dans les mêmes conditions à Monsieur Erik Satie, qui a pris pour sujet "La pie de Socrate". Ces pièces durent environ 25 minutes.

J'ai également demandé un ouvrage à Madame Armande de Polignac, et j'ai le projet de m'adresser également à Monsieur Ravel.

Ce que je veux vous proposer est de bien vouloir écrire une oeuvre pour ce répertoire d'ouvrages d'orchestre réduit et à peu de personnages. Le sujet serait à votre choix, mais devra avoir nécessairement mon approbation. Je dois ajouter que les grandes lignes de la convention sont les suivantes : l'ouvrage doit être terminé dans le courant du mois de juillet prochain ; la partition d'orchestre autographe m'appartient, ainsi qu'une réduction piano et chant, et je garde pendant 4 ans la propriété absolue de l'oeuvre au point de vue représentations.

Après la 1ère représentation, vous auriez toute liberté de faire jouer l'oeuvre en concert. D'autre part, je vous remettrai une somme de 4 000 Francs, dont

1 000F lorsque l'oeuvre sera commencée,

1 000F au mois d'avril prochain, et

2 000F lorsque vous me remettrez la partition et la réduction.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien je serais heureuse que vous acceptiez d'écrire un ouvrage, et je viens vous demander de me répondre dès que cela vous sera possible à mon adresse à Paris.

Croyez, je vous prie, Monsieur, à tous mes sentiments les plus distingués.

Princesse Edmond de Polignac.

Giverny par Vernon Eure

Madame,

Je viens vous remercier de l'envoi des cinq mille francs que Sargent m’a transmis de votre part et vous dire en même temps combien je suis heureux et flatté que mon tableau vous plaise. Sargent m'a fait part de votre désir de participer à la souscription que nous faisons entre amis et admirateurs de Manet pour acheter son Olympia, et l'offrir au Louvre. C'est très aimable à vous, Madame, et je vous en remercie au nom des organisateurs de la souscription et au mien. Vous priant de me faire savoir le plus tôt possible pour quelle somme je dois vous inscrire, agréez, Madame, l'expression de mes sentiments distingués

Claude Monet

22 juillet 89. 

PS. Je vous enverrai la liste des premiers souscripteurs.

(sans date)

Très chère Winn,

Je suis si malade que je ne puis écrire qu'un mot. Je tâcherai de téléphoner ce soir ou demain. Merci tendrement pour les paroles si touchantes et pour les belles fleurs. Je serai bien heureuse de vous revoir Anna.

(vers le 29 janvier 1891 non daté)

Chère Princesse

Je suis très peiné de vous savoir encore souffrante et je vous supplie d’avoir la patience de bien vous soigner.

Malheureusement les fêtes pour le mariage de votre frère vont vous occasionner des fatigues et, peut-être, vous faire faire des imprudences dont il faudrait pourtant bien vous garder.

Ayez de la sagesse et pensez un peu à tous ceux qui pensent beaucoup à vous !

Ici nous sommes encore sous la bien pénible impression de l’événement que vous savez, si imprévu, si triste. Notre pauvre Mme Baugnies a été courageuse et énergique comme peuvent l’être les femmes dans certaines circonstances. Mais la fatigue morale et physique l’emportent maintenant. Sa petite figure si tirée, si maigre fait peine à voir ! Les qualités dont vous me parliez un jour et que vous avez si bien comprises, son intelligence, sa bravoure, et son esprit si ordonné à côté de son imagination, vont lui être maintenant bien utiles !

Heureusement ses fils sont-ils également bien doués et peut-on espérer que les difficultés ne lui viendront pas de ce côté.

Mille choses m’ont empêché de vous écrire depuis huit jours. Dans notre petit chez nous le souci d’Emmanuel est un peu moindre depuis lundi ou mardi : la fin de la dernière semaine nous avait apporté quelques nouveaux ennuis : mais tout semble bien mieux marcher de ce côté.

Donc je l’ai vu, ce Verlaine ! et je l’ai vu deux fois, car je suis retourné à son triste hôpital St Antoine, hier. Quel singulier, étrange, incompréhensible personnage ! Comment une créature humaine, si merveilleusement douée, peut-elle se complaire dans ce perpétuel aller et retour entre la brasserie et l’hospice ! où trouve t-il la philosophie d’accepter, de trouver tout naturel de vivre dans cette fade odeur de maladies et de remèdes, lit à lit avec des quelconques qui doivent lui être de faible ressource pour causer, dans la malpropreté écoeurante de ses draps et de son linge, sous le pénible règlement qui ne lui permet de recevoir d’amicales visites que deux fois par semaine, qui lui interdit la lampe ou la bougie et le tient dans le tremblotement d’une veilleuse depuis le crépuscule jusqu’au jour ! Quelles longues nuits !

Au physique la laideur même avec, cependant, beaucoup de douceur et de rare lumière dans de petits yeux bridés, chinois, enfoncés; une physionomie d’enfant sur une vieille figure.

Pour vous divertir, comme malade, j’ai fait pour vous deux portraits de lui que je vous envoie. Ce sont les premiers, à peu près, que je fais ! Peut être trouverez vous que lui ai donné surtout l’air canaille !!

J’espère que cela vous fera rire une demie-seconde et c’est tout ce que je désire ! Pour ce qui nous intéresse, et moi si vivement, il m’avait promis à ma première visite de travailler immédiatement : mais hier il n’avait encore rien fait ni rien décidé de ce qu’il ferait. Je lui ai apporté 100 frs espérant que ça le mettrait en train ! Il a paru fort content et m’a demandé de lui envoyer quelques livres de Dickens, en anglais, ce que je vais faire. En somme, mes visites ne paraissaient pas lui déplaire et j’espère bien que nous en tirerons le chef-d’oeuvre rêvé, s’il est encore susceptible de chef-d’oeuvre ! Dans tous les cas il m’a bien assuré, hier-encore, que le projet le charmait, qu’il y prenait un réel intérêt et qu’il vous était très reconnaissant de vouloir bien lui laisser toute latitude pour le sujet et la manière de le traiter.

J’ai vu un instant lundi Mme de Monteynard rue des Bassins : nous avons bien parlé de vous, mais, sans vous la Ligue ne parvient pas à se réunir !

Ce soir je dînerai rue Flachat et sans vous aussi, hélas ! A bientôt, chère Princesse, je voudrais bien vite savoir que vous allez mieux. Permettez-moi de vous assurer encore de toute ma reconnaissance et de mon dévouement très affectueux Gabriel Fauré

Vous avez dû, n’est-ce-pas, trouver 2 lettres de moi en arrivant à Paington ? A moins qu’une soit égarée, ce qui n’est pas important.

Vendredi

Dearest Winn,

J'ai eu trop de hâte ce matin, - dans le touchant (?) plaisir que me causait votre voix, - à accepter la fête de demain soir. Ma fatigue, mon affreux vertige qui me donne l'aspect d'avoir bu autant que Ginet, - m'obligent à quitter le moins possible mon étage. J'ai dû refuser déjà d'aller déjeuner demain avec Briand (?) chez Madame Bulteau , et je crois raisonnable de garder quelques forces pour le chagrin que me causera, malgré tout, ces jours-ci, le départ de Tom (?)

Si dimanche soir, vous n'aviez rien à faire, vous trouveriez à dîner chez moi Hélène, Geneviève de Tinan, quelques autres encore, le tout dans la stricte intimité que commande l'apparition toujours probable de l'huissier, - qui est peut-être un homme charmant, et justement tout à fait ce qu'il faudrait. N'oubliez pas que le 5 février, en dépit de cet officier ministériel, - il y a chez moi un gala avec vous et tout le toutim.

Elisabeth Greffulhe et vous êtes déjà prévues pour les bouts de table ! Mais peut-être que les ministresses s'abstiendront, ce qui remettrait tout à sa place. J'espère beaucoup que peut-être vous êtes encore libre après-demain. Je pense à vous de tout mon coeur dévoué, Anna.

Luudi 24 oct 98

(Au Prince Edmond de Polignac)

Mon cher ami,

Quel tuyaux Médéiques voulez-vous ? Il n’y en a guère - C’est simple, (peut-être trop simple !... et parfois j’ai quelque honte à vous l’avoir dédié...) et vous comprendrez tout de suite sans vous mettre les tenailles aux méninges.

Cependant, si vous voulez des détails, puis-je vous dire qu’il y a deux thèmes se rapportant à Médée - l’un, plutôt enchanteur (elle l’était, enchanteresse) qui revient à la fin du 1er prélude et à la fin du 3ème acte (trop vite) pour caractériser sa magique montée sous le soleil, l’autre, plutôt sombre et très faux (cette femme étant la fausseté même), que le pauvre Guerra, chef d’orchestre de la Renaisssance, un élève à Mercadante !!! (saluez ! ) n’a point encore pu avaler, çà ne passe pas, il a tenu 1/4 d’heure l’orchestre sur le 1er accord hier, s’épuisant à chercher la faute...il n’y en avait pas - mais ces beaux italiens n’y sont plus, quand on les sort de la "tonante" et de la "dominique " (pardon...rectifiez vous-même ).

Donc, et de deux, voilà pour Médée, (pour mémoire, son thème solaire est en fa et le thème sombre sans aucun ton).

Quant à Jason, il fornique généralement dans les dièzes - tellement diézés que çà en arrive à être en b (ut # min = ré b majeur) - ce thème bêtement amoureux fait le sujet du prélude du 2ème acte qui ressemble à s’y méprendre à du Cavallerin rusticana, - passons.

Le prélude du 3 est mieux, c’est l’attente de Médée sous les rayons de la lune, sa maman, le thème solaire (vous savez que le soleil, c’est son papa) se refroidit, se bleuit et s’allonge comme il convient à une ombre lunaire, un peu de fièvre d’amour au milieu, et terminaison calme et aussi lunaire que possible.

Entre-temps, au 2ème acte, il y a eu une petite berceuse (de 16 mesures) pour les enfants, assez bien, qui revient au moment du crime où elle les berce dans la mort par des bons trombones PP. -Avant çà, 2 incantations ( ce qui je crois est le meilleur de la partition) l’une très douce à Phoebé avec le thème solo-lunaire, l’autre pleine d’épouvante (à Hécate) avec le thème de fureur (un que j’avais oublié de vous présenter et qui se meut déjà dans le 1er prélude).

Je crois bien que c’est tout... ce qu’il y a de bien : le prélude du 3, les 2 incantations, et peut-être aussi le 1er prélude -voilà-

Et Sarule hier me commande (en même temps qu’un gros rocher au décorateur) 64 mesures pour demain soir, orchestré, tout !... Vous voyez çà d’ici, moi qui mets parfois 8 jours à faire 16 mesures.

Je me suis piqué d’honneur, et çà sera fait à l’heure, copié etc..- çà ne sera peut-être pas le plus mauvais illisible de la partition. La mise en scène est épatante comme mouvement, il n’ y a sur la scène qu’une trentaine de petites femmes toutes plus jolies les unes que les autres qui jouent toutes comme il faudrait que jouent nos 1ers rôles de l’Opéra. - C’est charmant - et puis, elles sont vraiment très gentilles, demandez à Bordes - il en bavait.

Je vous aurai une place pour la première -Et si vous avez le temps de venir jeudi soir à la répétition générale, je pourrai vous voir aussi.

A bientôt et pardon de cette lettre décousue écrite au café, tout en mettant des coups d’archet sur mes 64 mesures Bien à vous

Vincent d’Indy

Important :Je crois que c’est vous qui avez mes notes Wülhuesiennes(?) sur les Symphonies de Beethoven ; si vous ne les avez pas égarées, vous seriez bien gentil de me les renvoyer pour quelques jours, à cause de arcelone où je dirige la 4ème la 6ème et la 8ème - je vous les rendrai si vous y tenez.

(juin 1894 ? non daté)

Chère Princesse

Je ne suis malheureusement pas libre vendredi soir pour dîner, mais j'irai vers 10h1/2 chez Mme de Saint-Marceaux et je serai très heureux de vous y rencontrer.

Je viens de reprendre le quintette depuis A avec le ferme désir de ne plus le quitter qu'il ne soit terminé. J'ai composé aussi quatre petits morceaux de musique religieuse, mais, (j'en suis désolé) pas dans l'esprit de la nouvelle Société de Musique Sacrée ! J'y ai mis, si peu importants qu'ils soient, l'expression humaine qu'il m'a plu d'y mettre ! Mais je vous parle de cela comme d'un évènement et ce n'en est, certes, pas un ! J'espère, à bientôt.

Votre bien reconnaissant et bien affectueusement dévoué Gabriel Fauré

Mille souvenirs à mon confrère, le Prince de Polignac

Mardi (23 juin 1891 ? non daté)

Chère Princesse,

Je me suis enfin décidé à faire ma rentrée à la Madeleine ce matin et vous savez ce qu'on m'y a dit ? Que j'avais eu bien tort de rentrer si tôt ! C'est désolant ! On me croyait à Rome ! Et vous savez si formidablement combien je voudrais y être allé !

A la Madeleine aussi j'ai trouvé cette lettre de Verlaine, datée du 2 juin et que le concierge de l'Eglise n'a pas songé à envoyer chez moi d'où on me l'eût adressée à Venise.

Je l'aurais reçue près de vous et nous eussions pu tout de suite demander des éclaircissements nécessaires sur ce titre inquiétant "L'hôpital Watteau" ! Dès que j'aurai votre réponse, j'irai ou je n'irai pas voir Verlaine suivant ce que vous m'aurez dit. Peut-être vaudrait-il la peine d'aller voir de près cet étrange projet ! Ne sera-t-il pas toujours temps, s'il ne me paraît pas en harmonie avec vos aspirations et les miennes, (permettez-moi de rêver que nous sommes d'accord !) de lui dire que vous n'avez jamais songé à une fantaisie comique et que vous ne la désirez pas ! Bouchor avec qui j'ai rendez-vous demain, comprendrait avec son extrême délicatesse que nous laissions en suspens, jusqu'à nouvel ordre, nos agréables projets de collaboration.

Voici des nouvelles d'ici : Duez est douloureusement mais non gravement souffrant depuis 24 heures. Il a l'estomac malade et comme tous les géants, rarement entamés par le mal, il geint beaucoup ! Henriette est fort occupée de son départ pour Croissy, de sa mère malade, de mille choses. Il paraît qu'elle vous a envoyé hier une dépêche que vous n'avez pas comprise ; je n'en suis pas surpris et je ne l'aurais pas comprise davantage ! Mais je sais que son intention était bonne et qu'en vous envoyant le nom du morceau que Roger chantait tout le temps à Venise, elle voulait simplement vous égayer !

Est-ce-que je ne vous ennuie pas avec tant de lettres, de dépêches ! Il semble que je frappe constamment à votre porte tandis que vous voudriez la paix et la tranquillité ? Si vous saviez comme il me tarde, comme il me tarde ! Votre mille fois reconnaissant Gabriel Fauré