36, rue Ballu 9e
Téléph : Trinité 20-17
sans date.

Chère Princesse,

Comme votre affection m'est douce - ces derniers jours ont été si durs, si terribles et me laissent si "fatiguée". Maman a été, comme toujours, oublieuse d'elle-même, à un degré incroyable. Sa seule pensée maintenant est de me persuader que, après elle, rien ne doit changer. Et je me retrouve 17 ans en arrière - Comme jadis ma petite Lili, Maman aujourd'hui n'a qu'un souci, moi, ma paix, et encore moi.

Je ne sais si je mérite de si lumineux privilèges, qui me donnent de la vie un tel respect - et en Dieu, une telle foi - mais... tant de deuils, de tristesses, d'efforts, de renoncements se sont accumulés que mon coeur est à bout de forces. Et il faut pourtant travailler, sourire et tenir. Je crois que j'y réussirai encore - mais comment y parvenir "à l'intérieur". Vous m'aiderez, chère Princesse, j'en suis sûre, aux heures où le courage m'abandonnera - vivre encore avec cette angoisse, c'est une telle terreur !

Maman , encore très faible, est mieux. Vous l'aimeriez plus encore, si tranquille, oublieuse d'elle-même si totalement . Son coeur est moins inquiétant et elle garde un ressort étonnant. Mais cette crise - et cette menace !

Je suis d'un coeur profondément attaché, votre

Nadia

samedi soir, (non daté, après 1901)

Chère dearest Winnie,

Quels mots puis-je trouver ? Je suis émue, attendrie, à l'infini, gravement, - et attristée aussi, un peu, - cette grande affection pour vous qui date de mon enfance, et à laquelle restera toujours mêlée ma profonde tendresse pour notre cher Edmond ; je l'aimais tel quel - et me voici dérangée dans mes habitudes - mais si touchée, vous le sentez. Votre vieille Anna.

Princesse,

Je me permets de vous envoyer ces deux petits poèmes nouveaux-nés. Je serai heureuse si vous les aimez. Et maintenant pour une semaine j'abandonne la page blanche, l'encre, et la plume pour la guitare, en vue de notre soirée de samedi !

Veuillez croire, Princesse, à ma respectueuse affection.

Louise de Vilmorin

Loulou

14 juin 1936

 

Le guide

Le guide, voilà, je suis le guide

Qui sans rire pointe du doigt

vos goûts, qui dicte vos émois

et trace vos voyages au delà des liquides.

Je suis le guide vers le blanc,

vers le tête-à-tête dans l'espace,

je distrais les  dames lasses

par mes tours de passe-passe un instant.

Je suis le guide, le violon,

l'ombre charmante de moi-même

je conduis vers le pur et blême

et vers les rimes sans raison.


Profitez-en Messieurs et dames

je ne vivrai qu'une saison,

Visitez mes états d'âme

aux larges plaines sans horizons.

Ouvrez mes boîtes, n'ayez pas peur :

mes bijoux sont à l'intérieur.

Suivez le guide.

LV.

 

Aux officiers de la garde blanche

Officiers de la garde blanche

Gardez-moi de certaines pensées la nuit,

Gardez-moi des corps à corps et de l'appui

d'une main sur ma hanche.

Gardez-moi surtout de lui

qui par la manche m'entraîne

vers le hasard des mains pleines

et les ailleurs d'eau qui luit.

Epargnez-moi les tourments en tourmente

de l'aimer un jour plus qu'aujourd'hui

et la froide moiteur des attentes

qui presseront aux vitres et aux portes

mon profil de dame déjà morte.

Officiers de la garde blanche,

je ne veux pas pleurer pour lui

sur terre, je veux pleurer sur pluie

sur sa terre, sur son astre orné de buis

lorsque plus tard je planerai transparente

au dessus des cent pas d'ennui.

Officiers des consciences pures,

vous qui faites les visages beaux

confiez dans l'espace au vol des corbeaux

un message pour les chercheurs de mesure

et forgez pour nous des chaines sans anneaux.

LV. 

Laboratoire de Physique

74, rue de Vaugirard

Madame,

Vous avez dû me trouver bien long dans la construction du petit appareil que je vous avais fait espérer. Une maladie de mon mécanicien a été la cause de ce retard exagéré. Il est enfin terminé. Je me suis proposé de le rendre aussi simple que possible, afin d’en rendre l’emploi aisé. Mais rien ne prouve qu’il n’y aura pas encore lieu de le retoucher.

Mon préparateur ira le faire fonctionner chez vous quand vous aurez fixé le jour et l’heure qui vous conviendront pour le recevoir. Il le placera où vous désirerez qu’il soit disposé. Il est d’ailleurs transportable. Je compte bien que vous ne trouviez aucune difficulté à vous en servir pour la réception de l’heure de la tour Eiffel, en province aussi bien qu’à Paris. Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.

E. Branly

  1er mai 1913

J'ai attendu quelques jours ; l'appareil ne s'est pas déréglé. Une communication devra être établie chez vous par un fil soit avec une conduite d'eau soit avec une conduite de gaz.

5 mai 1913

 

(1918 ? non daté)

102 bd Haussmann

Princesse,

Quel ennui - je ne dis pas que, moi qui n'y vois pas clair, je vous aie longuement écrit - mais que vous qui souffrez du bras (je n'en savais rien, j'en suis navré), vous m'ayiez répondu - pour un résultat nul. En effet (et cela tient probablement 1°- à ma mauvaise écriture, 2°- à la longueur exagérée de ma lettre, longueur qui a dû vous rebuter dès la seconde page) je vous disais exactement le contraire de ce que vous avez compris. Je vous disais : "Je vois des inconvénients, peut-être imaginaires, à dédier au Prince les 3 derniers volumes de mon livre. Mais je n'en vois aucun à lui dédier le prochain (le 2ème) "A l'Ombre des jeunes filles en fleurs". Vous me répondez : "Du moment que vous voyez des inconvénients à dédier au Prince le 2e volume". Or, (puisque sans cela vous aimeriez que je lui dédiasse, et que cela n'existe pas puisque je vous ai écrit le contraire), dans le doute, pressé par le temps, croyant m'inspirer du sentiment de votre lettre, j'envoie exprès quelqu'un à Étampes demander à l'imprimeur d'ajouter la dédicace. Je n'ai plus le temps de la faire longue (Chaque jour j'attendais heure par heure votre réponse!). J'ai mis simplement ceci : A la mémoire chère et vénérée du Prince Edmond de Polignac. Hommage de celui à qui il témoigna tant de bonté et qui admire encore, dans le recueillement du souvenir, la singularité d'un art et d'un esprit délicieux. J'espère qu'il sera temps encore et que cela pourra être imprimé. Maintenant, si pour une raison quelconque, (ce que je trouverais tout naturel) vous préfériez, malgré tout, pas de dédicace, ayez la bonté de me faire télégraphier. Dans le cas contraire, ne prenez pas la peine de me répondre et la dédicace sera imprimée, sauf impossibilité matérielle de la Semeuse (l'imprimerie d'Étampes). Ce qui m'a décidé à envoyer la dédicace, c'est naturellement surtout le fait que la raison que vous donnez contre elle, et avec regret semble-t-il, est une raison que je ne vous ai nullement donnée comme vous paraissez le croire puisqu'au contraire je trouvais les objections possibles pour les autres volumes non fondées pour celui-là. Mais c'est aussi parce que j'ai vu Morand (avant de recevoir votre lettre), que je lui ai dit mon impatiente attente (sans lui parler naturellement des raisons que je vous avais soumises, des objections possibles, ni des ennemis jaloux) et qu'il m'a parlé avec force du plaisir que cela vous ferait qu'il me conseillait de ne pas anéantir en attendant une permission qui viendrait peut-être trop tard. Or Princesse je désire beaucoup vous faire plaisir. Ma lettre de l'autre jour - de ces lettres gauches où l'on écrit dans l'indécision de ce qu'on pense, avec l'imprécision de la vérité - n'a pas pu vous faire plaisir. Peut-être maintenant la dédicace vous en fera-t-elle et un malentendu de vingt ans sera-t-il dissipé. De cela je jouirai matériellement peu, puisque je ne sors jamais, mais il me sera doux, même à distance, de nous sentir "bien ensemble", de ne plus avoir dans les lettres de "Cher Monsieur" etc.

Daignez agréer, Princesse, mes hommages respectueux,

Marcel Proust

 

Madame,

Je viens vous prier d’agréer mes plus sincères remerciements pour l’excellente audition de mon Trio, que vous avez bien voulu donner dimanche dernier. Je sais quel sanctuaire de bonne musique est votre salon, et j’en suis d’autant plus flatté que mon oeuvre y ait été aussi bien accueillie.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes hommages les plus respectueux,

Albert Roussel

Paris 31 janvier 1906 

 

Laboratoire de Physique

74, rue de Vaugirard

Madame,

Je n’ai pas eu l’occasion, depuis longtemps, de vous mettre au courant de mes travaux. Mes investigations sont théoriques, c’est d’ailleurs ainsi que se préparent habituellement les applications. Depuis que j’ai été en mesure d’attacher à mon laboratoire un mécanicien exercé, mes appareils se sont perfectionnés comme il était désirable, et je suis heureux, grâce à votre intervention, de poursuivre, sans aucune difficulté, mes recherches.

Je me permets de vous adresser mes souhaits pour l’année qui va commencer, et je vous prie, Madame, d’agréer l’expression de mes sentiments respectueusement dévoués.

Edouard Branly

31 décembre 1913 

Vers 1932 (non daté)

 

Claridge, Champs-Elysées

Me voilà, me voilà ! très chère Winnie, que c'est agréable d'être eng... par vous ! C'est le seul masochisme que je me connaisse. Attrapez-moi encore ! Il faisait un froid indicible à Valence, ciel vert et glacé, mistral qui balayait tout à 75 à l'heure.

Voulez-vous venir me blâmer au Claridge ? Venez ! Choisissez entre:  jeudi 2, vendredi 3. Et laissez-moi seulement le temps, en me le disant, de faire faire la galette salée et le vin à la cannelle ! Je vous raconterai en peu de mots mes campagnes. Venez avec tous mes produits : je bifferai sur vous ce qui sera inutile. J'espère que le charmant couple Patacharles (sic) sera libre,- je leur écris. Amenez qui vous plaira, on s'asseoira dans la baignoire, comme on fait dans toute orgie digne de ce nom. Croyez, très chère Winnie, que je vous aime de tout mon coeur,

Votre Colette

(Dimanche 18 (?) janvier 1891, non daté)

Chère Princesse,

Voudriez-vous avoir la bonté, dès que vous en aurez le temps, de me donner de vos nouvelles ?

Je voulais vous écrire déjà la semaine dernière, Mme Baugnies m’a dit que vous passiez au moins huit jours à Londres ; peut être cette lettre arrivera t-elle avec vous à Paington. J’ai été mardi dernier, ainsi que je vous l’avais annoncé, rue de Lubeck à 1h1/2. Maison vide et maison triste ! On déclouait des tentures dans l’antichambre, les portes baîllaient, la désolation était partout ! Je ne puis vous dire combien vous manquez ici, combien il est douloureux de se déshabituer de vous voir souvent. Parler de vous entre nous n’est qu’une insuffisante consolation !

Verlaine est retrouvé et voici son adresse :

Hôpital St Antoine, salle Bichat, lit n°5 !

N’est-ce pas navrant !

Ses amis comptaient bien sur le froid pour le ramener au refuge des malheureux et ils sont tous d’accord pour trouver que cette circonstance si misérable nous servira à merveille, car c’est à l’hôpital que son imagination s’éveille le mieux. Malheureusement ces mêmes amis manifestent de sérieuses inquiétudes sur l’état de ses facultés actuelles qu’ils jugent très grave ! Il paraît que le flambeau ne donne plus que de faibles lueurs et que ces lueurs éclairent d’assez tristes choses ! On m’a dit enfin que son esprit après une délicieuse incursion dans le mysticisme d’où est née l’admirable pièce “à la Vierge Marie” est retombé maintenant dans la folie de l’inavouable et que ses dernières productions feraient rougir un hussard !

J’espère qu’en votre honneur il rebondira vers le sublime ! Dans tous les cas il a accepté de travailler à notre oeuvre, il a même commencé, (sans vouloir dire ce qu’il faisait) et il est convenu que dès qu’il le jugera utile il me fera prier d’aller le voir. Je vous tiendrai au courant de ce qu’il adviendra minute par minute.

Ne vous laissez pas reprendre par les rhumes, ne méprisez pas les courants d’air et ne vous attardez pas trop en Angleterre.

Voudriez-vous me donner de vos nouvelles et me rappeler au souvenir de votre frère Paris ? Vos amis d’ici vont bien, mais les vendredis sans vous vont mal !

Veuillez agréer, Chère Princesse, l’hommage de mon bien respectueux et profond attachement

Gabriel Fauré