(1895  St Gervais ? non daté)

Silence ! (portée de musique)

La "Qu'Oh!-vain "! (?) est dans nos gorges...gare à la sienne ! Elle est enfin arrivée, enfin pour Elle ... je connais un bois de bouleaux dans un coin de montagne où elle sera terrassée, dévêtue, fustigée ...et puis après on verra la tête...

A propos, comme enseigne étonnante, en traversant la vallée de l'Arve qui précède Saint-Gervais, j'ai lu sur le Pignon d'une auberge, en immenses lettres, A LA TETE DE LOUIS-PHILIPPE Cette gaîté, sous le soleil torride du trajet en landau, m'a rafraîchi.

Elle descend ici à l'hôtel du Mont-Joli, je n'en attendais pas mieux de son gracieux corsage ; elle m'a fait demander de passer chez elle avant 3h, pas plus gênée que çà ! J'en reviens, elle m'a forcé de lui accompagner "au pays où on se fait la guerre". Je me suis résigné, non sans avoir tapé quelques accords incohérents avec une fureur réservée à certain public et que vous connaissez. Les notes basses de la voix ne sont pas trop mauvaises moins le haut de gamme, la diction est absurde ; elle m'a parlé beaucoup de notre concert, elle mélange tout, fait l'entendue, confond tout, mène tout à la hussarde, ne comprend jamais rien, mais và toujours de l'avant. Dans un accès de rage, je lui ai joué plusieurs passages de Marthe et Marie, elle m'a dit: '"Oh oui, c'est cela, le "vallon" c'était ravissant !!" et dire qu'on n'a que ces espèces-là pour recruter un public de concert, c'est vraiment dé-concertant ! Je viens de recevoir une lettre immense avec une minuscule couronne in/8 . Je ne l'ai pas encore ouverte, la letter. Je lui ai attrapé un papillon que je lui enverrrai. Je pars toujours mercredi. Je vais directement à Amphion. Le docteur est très satisfait de l'influence de ma cure quant à l'état local. Il me conseille de couronner l'oeuvre par une station de dix bains en septembre. Je verrai. Mille tendres baisers dearest (?) de votre Edmond.

(juillet 1891 ? non daté)

Chère Princesse,

J'ai été à Paris ce matin pour y chercher et vous envoyer la mélodie, mais cette fois encore mon copiste est en retard. Je ne sais si c'est lui, ou sa femme, ou son chien qui s'est cassé la patte, toujours est-il qu'il a argué d'un accident pour excuser son inexactitude !!

Ce sera, je l'espère, pour demain. Comme consolation j'ai le plaisir d'envoyer le livre à Bouchor dont j'ai eu quelque peine à trouver l'adresse. L'heureux poète se cache dans la villa Monplaisir, à Pornichet, (Loire-Inférieure) au bout du vaste, vaste océan ! Là où l'ouragan et la pluie même deviennent une manière de jouissance !

Ici les mêmes phénomènes naturels ne sont qu'ennuyeux, précipitant sur les passants des objets dont la véritable carrière est de rester sur les toits, tels que tuiles et ardoises ! Dire que M. Le Comte de V. ou Mme de Saint-Ph...(qui rime avec Parsifal !) ou simplement Clairin1 pourrait recevoir une cheminée sur le crâne et qu'aucun d'eux, sans doute, ne recevra rien du tout !

Me voici loin du divin Boudha et de la mansuétude ! Et pour y revenir il faut que je vous confesse quelques minutes de faiblesse ; comme un retour vers mes fâcheuses tendances passées que l'on disait être excès de défiance de soi-même ! vraiment n'avez-vous pas pour moi de trop ambitieuses visées et avez-vous bien mesuré la hauteur et la grandeur d'un tel sujet ? J'en ai été d'abord troublé, mais tant pis, je me rassure et suis tout prêt à me mesurer corps à corps avec le sublime !! Ce n'est plus seulement de l'ambition, c'est la plus folle des présomptions ! La fable de Phaëton même me paraît une pitié ! car je pense qu'avant d'être précipité des sommets de l'azur, il a dû, en somme, passer un très délicieux moment !

Et puis, qui ne risque rien n'a rien et , enfin, il faut que l'histoire des Médicis serve à quelque chose !! ne fût-ce qu'à m'entraîner à bavarder avec vous plus que vous ne le voudriez ? Vous devez cependant avoir quelques loisirs et je voudrais un instant vous distraire de vos préoccupations.

J'espère que tout va bien, que je recevrai bientôt de bonnes nouvelles de vous et je vous prie, chère Princesse, de croire toujours à ma profonde et bien affectueuse reconnaissance                                                           Gabriel Fauré

Bien chère Princesse,

Nous serons ravis. Je serai heureux (et c’est vrai). Nuit sans sommeil : je porte ma vie comme par un stupide matin de printemps trop chaud, un havresac plein de ferraille, qui démantibule l’épaule, blesse les reins. Je vais voir des gens, le portier et divers gentilshommes de toutes nationalités. En moi, quelle fadeur désespérée ! Ce mal me tue minutieusement, ma destruction m’est tout à fait sensible, j’en note tous les signes. Pourquoi, diable, vous envoyer ce petit morceau d’accablement ? Un seul luxe : le sommeil. Qu’est-ce que des soucis qui meurent de 10 heures du soir à 7 heures du matin ? Qu’est-ce-qu’un jour de création, de succès, de plaisir, stérilisé par cet amoindrissement abominable, et sans aucun espoir de miracle ? Tendres respects.

Henry Bernstein.

(sans date)

Très chère Winnie, c'est encore moi, car je vais de mieux en mieux, grâce au vent d'ouest. Maintenant, il faut que vous décidiez du jour où nous célèbrerons la truffe ensemble ! A cause de la négligence où mon mal a laissé le rudimentaire "studio", je ne déménagerai que vendredi prochain. Dans le pauvre Claridge en loques, des équipes d'ouvriers qui prétendent édifier en même temps une brasserie et un ascenseur, sévissent jour et nuit, et j'hésite à vous demander cette preuve d'affection : causer ensemble au rythme des marteaux. Pourtant j'ai grande envie et besoin de vous voir : si nous mangeons ensemble la truffe chez Mrs. Fellowes, ou chez vous, je dois savoir le jour au moins quatre jours à l'avance, pour que les truffes viennent à point de Cahors ! Voulez-vous laisser tomber, sur ces complications, un mot définitif ?

Nous mangerons, léger et savoureux, le menu suivant :

L'omelette au lard
Les truffes
Un joyeux fromage
Et quelque fruit
Peu de vin mais bon.

Je me charge des truffes, (prière de me dire le nombre des convives), et du fromage, naturellement. Si cela vous plaît mieux, des oeufs en cocotte à la crème au lieu d'omelette. Il faut aborder la truffe avec une bouche fraîche, qui n'a rien goûté d'épicé.

Les truffes, je les apporte toutes brossées, et j'arrive, ici ou là, à temps pour les faire cuire, la cuisson ne demandant pas plus d'une demie-heure, quarante minutes si le vin est très froid.

Je me réjouis d'avance et vous embrasse et vous chéris. Votre Colette.

Rien ne s'oppose, si vous le préfériez, à ce qu'un déjeuner remplace le dîner. Mais n'ayez pas peur du dîner, la truffe pure est très légère.

14 avril 1896

Chère Madame,

J'ai vu Bordes hier et je viens en son nom et au mien vous remercier de votre générosité pour notre petite "Schola" naissante.

Nous avons examiné les voies et moyens pour mener à bien notre entreprise de "Johannès Passion", et nous avons constaté que, tout bien considéré, ce concert coûtera environ 3, 000 francs (car je n'avais pas compté dans mon devis les frais de publicité). Si, (étant donné que vous voulez bien nous faire largesse d'un billet de mille francs), vous croyez pouvoir nous répondre qu'il vous sera possible de placer sûrement mille autres francs de billets, dans ce cas, nous pouvons marcher, car, avec la recette de la porte nous couvrirons au moins les mille francs de frais restants et il faut espérer que la recette même dépassera ces mille francs, quoique à cette époque tardive de l'année, bien des gens ne se soucient plus guère d'aller au concert.

Je vous serais donc extrêmement reconnaissant de nous faire savoir si outre les mille francs que vous donnez généreusement, vous croyez pouvoir nous assurer d'un placement de billets pour la somme de 1 000 francs, car ce n'est que dans cette hypothèse que nous pouvons nous permettre d'engager les musiciens, choristes, etc.. et, sans cela, nous risquerions d'endetter notre malheureuse "Schola", qui est déjà assez misérable comme cela !

Encore une prière : dans le cas où nous pouvons marcher en avant pour ce concert, vous m'avez dit que d'Harcourt nous donnerait une salle, mais il serait bon qu'il vous en donnât l'assurance par écrit, car avec lui il faut prendre ses précautions, et nous vous serions extrêmement reconnaissants de lui demander sa salle avec l'orgue pour le vendredi soir 28 mai, pour deux répétitions à fixer postérieurement.

Mille pardons, chère Madame, de vous importuner ainsi, mais notre "Schola" nous passionne tellement et votre bonté pour la vraie musique nous a été si souvent prouvée que nous n'hésitons pas à abuser, espérant que vous absoudrez notre importunité en faveur du double but très élevé à atteindre.

Veuillez agréer, chère Madame, l’expression de mes plus sympathiques hommages,

Vincent d’Indy

PS : Il est bien entendu que nous chanterons entre les deux parties de la Passion, Marthe et Marie, qui fera un très bon intermède au milieu des hautes sévérités de Bach.

Très chère Winnie, j'étais inquiète. Je croyais que vous m'oubliiez. Un charmant télégramme me rassure. Mais vous êtes dans un pays où il fait bien mauvais temps !

C'est peu de dire que je me languis de vous. On ne ment pas sur un tel papier, - on n'oserait pas. Il est fait pour l'affirmation de grands sentiments absolus, indéformables et éternels. Il me convient donc tout à fait, ma très chère Winnie, quand c'est à vous que j'écris. Je vous embrasse, et vous suis toujours constamment attachée. Si vous le voulez bien, dites à Marie-Blanche et à Jean de Polignac que je suis de bon coeur leur vieille amie. Votre Colette

Madame,

Pour tous les écrivains à leur début, la difficulté est la même. A mon avis. Le meilleur moyen c'est d'écrire quelques pages qui fassent dire aux connaisseurs : "c'est remarquable". Si  madame Isvolsky dispose d'une revue, qu'elle se préoccupe d'y donner une collaboration saisissante, et des propositions lui arriveront. Son nom est une force. Son nom lui donne une espèce d'autorité et de compétence supplémentaires. "Moi qui ai vu le déluge", voilà ce que dit une telle signature, et c'est une indication sur ce qu'on attend au dessus d'une telle déclaration. Nous avons eu d'innombrables détails matériels, extérieurs sur les personnages des diverses classes russes, mais nous avons eu peu d'intérieurs d'âmes. On s'intéresse beaucoup aujourd'hui aux émigrés de 1793, à ces Français qui couraient l'Europe (je viens de voir le récit des français émigrés à Moscou). Est-il trop tôt pourt nous donner des notes sur l'émigration russe ? Peut-être, autre question : qui étaient les jeunes filles russes ? Mais j'ai tort de m'engager dans ces apparentes précisions qui pourraient mettre madame Isvolsky sur une voie qui n'est pas la sienne. Je n'ai qu'une idée claire : le succès est décidé uniquement par des travaux, voire par un seul travail, par quelques pages qui intéressent les connaisseurs, et tout alors va tout seul.

Je me rappelle comment, le jour du retour de Poincaré, dans le cabinet de Viviani, j'ai rencontré l'ambassadeur de Russie. Je serai heureux d'être agréable à madame Isvolsky . Veuillez agréer, Madame et amie, l'expression de mon vieil et respectueux attachement, Barrès.

Charmes 14 septembre 1922

Je vous retourne une lettre dont la belle écriture claire et bien ordonnée dégage de la sympathie et signifie, ce me semble, le calme, le courage.

A samedi

Chère et encore plus chère Winnie, je reçois le gros panier printanier et je vous remercie mille fois. Prenons toutes les décisions que commande la situation ! Madame de Noailles m'a téléphoné d'une manière ravissante. La semaine prochaine, êtes-vous un peu libre ? Je vous embrasse et vous aime . Colette.

Madame,

Comme suite à notre conversation d'hier soir, je me permets de vous envoyer un recueil de mes "Articles et discours" qui vous donnera mes idées sur la politique extérieure traditionnelle de la France. Je vous ai aussi parlé d'une façon un peu abstraite de questions religieuses et théologiques et en particulier de la Monarchie papale et vous  m'avez demandé de vous donner quelques éclaircissements sur ce point en particulier.

C'est une question à la fois simple dans ses principes mais compliquée dans les détails.
Le Pape a le souverain pouvoir et il le tient en même temps de droit divin et de droit humain ; le droit divin existe dans l'institution, le droit humain se manifeste - dans la désignation de la personne ; la souveraineté pontificale a donc en son unité  les deux sanctions : la sanction divine et la sanction humaine.De même, elle réunit les avantages électifs et les avantages héréditaires ; la popularité des uns ; l'inviolabilité des autres. Comme puissance élue, elle est limitée de toutes parts ; comme héréditaire d'une tradition immuable, ses limites lui viennent, non du dehors mais du dedans, non d'une volonté étrangère mais de sa propre vertu.

C'est donc une monarchie où le Roi est élu, et cependant vénéré, où tous peuvent être rois et qui cependant demeure dans l'ordre car les guerres civiles ne la peuvent renverser ; où le Roi élit les électeurs qui ensuite éliront le Roi ; où tous peuvent devenir électeurs ; où tous sont éligibles.Là se retrouve le profond mystère de l'Unité engendrant perpétuellemnt la pluralité, qui elle-même constitue son unité.- Les théologiens qui nous enseignent ceci ajoutent que nous sommes là au confluent universel des choses humaines et des choses divines ; et comment ne pas le reconnaître ? puisque nous nous trouvons en face de la loi selon laquelle a lieu (?)  la génération de l'un  et du multiple ! Cela semble un profond mystère et cependant depuis la fondation de l'Eglise, la souveraineté papale en fait un phénomène visible et palpable.

Dans l'Eglise, à côté du chef suprême dont la fonction est de régner avec une souveraine indépendance et de gouverner avec un empire absolu, est un sénat perpétuel composé de princes qui tiennent leur qualité de Dieu.

Le sénat est aussi gouvernant, mais de telle sorte qu'il ne gêne, ni ne diminue, et n'éclipse en rien le pouvoir suprême du Monarque.

Il n'y a pas d'autre exemple d'un pouvoir monarchique perpétuellement en contact avec une oligarchie très puissante et conservant  néanmoins intacte la plénitude de son droit. On ne trouve pas davantage un autre exemple d'une oligarchie qui, perpétuellement en contact avec un monarque absolu n'ait pas été une cause de trouble et de rébellion.

Dans les sociétés humaine, la distance est tellement grande entre ceux qui sont en bas et ceux qui sont au sommet de la hiérarchie que les premiers  sont perpétuellement tentés par l'esprit de révolte et les seconds par l'esprit de tyrannie.Dans l'Eglise, Tyrannie et Révolution sont également impossibles : la grandeur du plus grand prélat consiste surtout dans ce qu'il a en commun avec le plus humble des prêtres ! La grande dignité est d'être prêtre. Le Pape et le plus petit desservant sont grands avant tout par le sacerdoce.
Le catholicisme a mis dans les choses humaines le principe de l'Ordre et de l'harmonie ; le catholique puise la science aux sources surnaturelles et divines.

Voilà en quelques mots pourquoi philosophiquement et humainement, le Pape doit être souverain indépendant de tout Prince humain.

Pardonnez-moi de vous écrire cette longue lettre ennuyeuse. La conversation commencée hier soir nécessitait ce complément.
A bientôt, Princesse, j'espère, et daignez agréer mes respectueux hommages

B. de Castellane

Je crois qu'une explication donnée par vous sur les agissements de Kelly et Cruppi pourra convaincre qui de droit  du danger que l'on court dans de pareilles mains.