Paris, ce 27 sept. 93

Ne sachant si cette lettre vous serait parvenue en l'adressant à Badenwailer  je prends le parti de vous l'adresser à Paris avec "faire suivre".

Merci des bonnes nouvelles, sauf celle de votre indisposition récente, est-ce que cette forte santé dont nous nous moquions un peu injustement (les deux malades) à Londres, commencerait à décliner ? Merci pour la bonne annonce du prochain retour.

Vous me flattez outre mesure en me décernant cet exceptionnel brevet de Bonté ; je ne sais si je le mérite, peut-être préférerais-je une pointe de perversité toujours moins banale ; maintenant c'est peut-être vous qui me l'inspirez, cette bonté, en tout cas je désire fermement que vous sachiez et sentiez près de vous (au milieu des torrents et ravins, des lacs bleus ou des Fêtes mondaines, et à travers les temps et les distances) toujours, le souvenir d'un attachement (raisonné et irraisonné) que rien ne pourra atténuer, je l'espère, et aussi attentif que fidèle.

Et vous me ferez grand honneur aussi en acceptant ce dévouement et cette dévotion ; je puis m'excuser en me disant qu'il est toujours bon de sentir qu'on n'est pas seul, et qu'il est bien rare et précieux de savoir que l'on se comprend ; quant à moi, je reconnais l'évidence de cette similitude de pensée à chaque instant. Constamment une parole dite par vous me revient, et je l'enregistre ; ainsi à Cordes, au piano, je venais de jouer "Am see" de Schubert, et vous m'avez dit :"Voici une pensée qui vient de nous être transmise intacte, intense comme au jour de son émission, et c'est le procès des progrès de la science moderne tant vantés, des machines, de la vapeur etc... qui se modifient et se détruisent".

Je vous appelle souvent à part moi la Clairvoyante à l'oeil bleu.

Avez-vous pris quelques pochades dans votre merveilleuse traversée des montagnes ? Je l'espère pour vous et pour nous.

J'ai vu hier Guy, à son passage. Je lui ai transmis votre souvenir. J'ai écrit un mot à Misia pour m'excuser d'avoir manqué ma visite à Tencin, je tiens à ne jamais mériter l'épithète de lâcheur. A bientôt j'espère ; votre bien affectueux et toujours constant Edmond.

Giverny, par Vernon Eure

Madame,

Je vous remercie infiniment de votre si généreuse participation à la souscription Manet. J'espère que nous arriverons à notre but et qu'enfin Manet sera placé comme il le mérite. Je suis très touché des éloges que vous voulez bien m'adresser pour mon exposition, et suis heureux de vous savoir en possession d'un nouveau tableau de moi. Recevez, Madame, avec mes respectueux hommages, l'assurance de mes sentiments distingués,

Claude Monet

  31 juillet 89 

36, rue Ballu 9e
Téléph : Trinité 20-17
sans date.

Chère Princesse,

Comme votre affection m'est douce - ces derniers jours ont été si durs, si terribles et me laissent si "fatiguée". Maman a été, comme toujours, oublieuse d'elle-même, à un degré incroyable. Sa seule pensée maintenant est de me persuader que, après elle, rien ne doit changer. Et je me retrouve 17 ans en arrière - Comme jadis ma petite Lili, Maman aujourd'hui n'a qu'un souci, moi, ma paix, et encore moi.

Je ne sais si je mérite de si lumineux privilèges, qui me donnent de la vie un tel respect - et en Dieu, une telle foi - mais... tant de deuils, de tristesses, d'efforts, de renoncements se sont accumulés que mon coeur est à bout de forces. Et il faut pourtant travailler, sourire et tenir. Je crois que j'y réussirai encore - mais comment y parvenir "à l'intérieur". Vous m'aiderez, chère Princesse, j'en suis sûre, aux heures où le courage m'abandonnera - vivre encore avec cette angoisse, c'est une telle terreur !

Maman , encore très faible, est mieux. Vous l'aimeriez plus encore, si tranquille, oublieuse d'elle-même si totalement . Son coeur est moins inquiétant et elle garde un ressort étonnant. Mais cette crise - et cette menace !

Je suis d'un coeur profondément attaché, votre

Nadia

(juillet 1894 ? non daté)

Louveciennes

4 chemin de Prunay (?)

Je n'ai pas reçu immédiatement votre lettre, chère Princesse, d'où mon retard à vous répondre. Je suis un simple humain et je ne prétends valoir ni mieux ni moins qu'un autre humain. Cependant, j'ai la quasi certitude que je suis supérieur à ce que vous paraissez croire !

Je n'ai pas tenu ma promesse mais j'ai le plus vif désir de l'accomplir. Je voudrais que l'oeuvre promise fût à votre gré et au mien.

Mes dernières mélodies ne pouvaient pas vous être offertes puisque vous aviez bien voulu accepter les cinq que j'avais composées précédemment. Je n'ai écrit de plus que deux morceaux de piano qui ne vous auraient pas intéressée, et quelques morceaux d'église.

Je vous promets, et je le fais de tout coeur, que la première oeuvre importante que je composerai vous sera soumise. Vous me reprochez très affectueusement de n'être pas resté le même depuis dix-huit mois et je crois bien sincèrement que vous vous imaginez ce changement. Vous avez été, vous, plus occupée, plus entourée qu'il y a deux ans et vous m'avez aussi, si vous voulez bien vous en souvenir, beaucoup moins appelé près de vous. Je ne suis pas ingrat ; j'ai, très vivant, le souvenir de vos témoignages d'amitié et je vous en garde la plus profonde et la plus affectueuse reconnaissance. Je suis malheureux que vous ayez pu en douter.

Veuillez donc je vous prie, chère Princesse, compter sur toute ma bonne volonté à m'acquitter envers vous leplus tôt que je le pourrai, et croyez toujours à mes sentiments de vive gratitude et de dévouement

Gabriel Fauré

Vous me ferez le plus grand plaisir si vous voulez bien m'écrire et je vous prie de vouloir bien me rappeler au souvenir du Prince de Polignac. On aura pu vous dire, rue Cortambert, que j'étais venu le demander il y a une quinzaine de jours.

A samedi

Chère et encore plus chère Winnie, je reçois le gros panier printanier et je vous remercie mille fois. Prenons toutes les décisions que commande la situation ! Madame de Noailles m'a téléphoné d'une manière ravissante. La semaine prochaine, êtes-vous un peu libre ? Je vous embrasse et vous aime . Colette.

Lundi.

40 Rue de Villejust

 

Princesse,

Je viendrai dîner avec vous demain soir, comme vous voulez bien m'y convier. Je suis tout à fait confus des marques de sympathie que vous me donnez, et dont je vous prie de me croire infiniment touché.

Je mets à vos pieds mes respectueux hommages

Paul Valéry

(1918 ? non daté)

102 bd Haussmann

Princesse,

Quel ennui - je ne dis pas que, moi qui n'y vois pas clair, je vous aie longuement écrit - mais que vous qui souffrez du bras (je n'en savais rien, j'en suis navré), vous m'ayiez répondu - pour un résultat nul. En effet (et cela tient probablement 1°- à ma mauvaise écriture, 2°- à la longueur exagérée de ma lettre, longueur qui a dû vous rebuter dès la seconde page) je vous disais exactement le contraire de ce que vous avez compris. Je vous disais : "Je vois des inconvénients, peut-être imaginaires, à dédier au Prince les 3 derniers volumes de mon livre. Mais je n'en vois aucun à lui dédier le prochain (le 2ème) "A l'Ombre des jeunes filles en fleurs". Vous me répondez : "Du moment que vous voyez des inconvénients à dédier au Prince le 2e volume". Or, (puisque sans cela vous aimeriez que je lui dédiasse, et que cela n'existe pas puisque je vous ai écrit le contraire), dans le doute, pressé par le temps, croyant m'inspirer du sentiment de votre lettre, j'envoie exprès quelqu'un à Étampes demander à l'imprimeur d'ajouter la dédicace. Je n'ai plus le temps de la faire longue (Chaque jour j'attendais heure par heure votre réponse!). J'ai mis simplement ceci : A la mémoire chère et vénérée du Prince Edmond de Polignac. Hommage de celui à qui il témoigna tant de bonté et qui admire encore, dans le recueillement du souvenir, la singularité d'un art et d'un esprit délicieux. J'espère qu'il sera temps encore et que cela pourra être imprimé. Maintenant, si pour une raison quelconque, (ce que je trouverais tout naturel) vous préfériez, malgré tout, pas de dédicace, ayez la bonté de me faire télégraphier. Dans le cas contraire, ne prenez pas la peine de me répondre et la dédicace sera imprimée, sauf impossibilité matérielle de la Semeuse (l'imprimerie d'Étampes). Ce qui m'a décidé à envoyer la dédicace, c'est naturellement surtout le fait que la raison que vous donnez contre elle, et avec regret semble-t-il, est une raison que je ne vous ai nullement donnée comme vous paraissez le croire puisqu'au contraire je trouvais les objections possibles pour les autres volumes non fondées pour celui-là. Mais c'est aussi parce que j'ai vu Morand (avant de recevoir votre lettre), que je lui ai dit mon impatiente attente (sans lui parler naturellement des raisons que je vous avais soumises, des objections possibles, ni des ennemis jaloux) et qu'il m'a parlé avec force du plaisir que cela vous ferait qu'il me conseillait de ne pas anéantir en attendant une permission qui viendrait peut-être trop tard. Or Princesse je désire beaucoup vous faire plaisir. Ma lettre de l'autre jour - de ces lettres gauches où l'on écrit dans l'indécision de ce qu'on pense, avec l'imprécision de la vérité - n'a pas pu vous faire plaisir. Peut-être maintenant la dédicace vous en fera-t-elle et un malentendu de vingt ans sera-t-il dissipé. De cela je jouirai matériellement peu, puisque je ne sors jamais, mais il me sera doux, même à distance, de nous sentir "bien ensemble", de ne plus avoir dans les lettres de "Cher Monsieur" etc.

Daignez agréer, Princesse, mes hommages respectueux,

Marcel Proust

(il manque le début de cette lettre)

... Enfin, allons-y de la grande gueulerie finale, ce que j'aime le moins de mon ouvrage, tapez dessus, vous me ferez plaisir, parce que c'est ce qui a plongé les Stanman et Calabresi dans le plus délirant enthousiasme et ce qui a décidé de l'adoption de mon drame pour les fantoches de la Monnaie.

C'est évidemment brutal et vulgaire, surtout en concert.

On a coupé la fin de la scène, peut-être a-t-on eu raison, eu égard aux habits noirs.

Un dernier mot - Si vous pouviez dire que ça ferait bien de monter ça à Bruxelles, je vous en serais reconnaissant, à cause de l'histoire Massenet que je vous ai racontée ce matin et qui pourrait bien ocasionner mon rejet à l'année 1897, ce qui m'embêterait, je vous l'avoue. Pardon de cette longue palabre, si tard venue, c'est vous qui l'avez voulue et merci toujours. Bien amicalement à vous

Vincent d'Indy

  Dimanche matin (1895 ? non daté)

Dearest Winn,

Ayant eu tout mon temps pris par les courses et préparatifs de départ prochain, je n’ai pu vous écrire hier.

En me retrouvant ici, j’ai eu la première impression connue de tristesse de (illis) dans la maison vide. J ’ai trouvé  votre petite carte postale qui m’a mis au point visuel du paysage de Kreuznach (un peu étroit  je l’avoue : « un pour une Eglise et une croix" - nous avons mieux que çà en Hollande). Hier, téléphonage Blanche - "Venez dîner en illis à l'Exposition" - "Impossible, souffrant, fatigué voyage !!" - ? - "A propos... vous savez, le pauvre Doasan ?" - "Non, eh bien ?" - "Eh bien ! il est mort !:" Froid dans mon dos ! C'est étonnant comme certaines catégories d'esprits, ou mieux, certaines catégories tout court, s'empressent à annoncer les morts !....

Sur demande toujours téléphonique, j’ai été voir son portrait par Pausinger (portraitiste de Lili de Noailles, etc).

Vous devinez ce que c’est, de la calligraphie habile, très courante, de l’habileté de main même pas, mais de patte. Rencontré là Bussine, Raoul de Gontaut, Mme Harry. C’est comme si on m’avait offert un bouquet de chardons !

La « Questionnite » s’est emparée de moi : « D’où venez-vous ? où allez-vous ? Où est Winnie ? Ce n’est pas gentil, elle est partie sans me dire adieu ! » Mais il y a longtemps que l’adieu est donné, pensais-je à part moi !

A l’Exposition avec Gontaut, vu un très beau Rops.

Je n’ai pas besoin d’appuyer de détails mon éloge par dépêche de l’influence sanitaire du climat de Hollande. C’est pour moi une vraie cure de Région .

L’influence est immédiate. Je me sens calmé, rajeuni, mon inflammation des yeux a été balayée en 24 heures, toutes mes irritations au visage et aux mains, améliorées et presque disparues aujourd’hui, mais tendant à renaître au retour de l’air aigre et âcre de cette région-ci. La preuve est faite de la bienfaisante influence de la Hollande et j’y reviendrai. Je suis bien heureux aussi que vous partagiez ma sympathie pour ce charmant pays.

J’ai rencontré hier à l’Exposition Monsieur Jean de Ganay et sa soeur Mme de Béarn, laquelle m’a beaucoup parlé de mes meubles qu’elle ne connaît pas, elle doit venir les voir à notre retour d’installation ici. Je dois alors faire la connaissance de son Hall.

J’irai donc voir demain, lundi matin, Sorbais. Je lui proposerai de votre part 6 000 Fr. Mathey trouve l’affaire très exceptionnelle, même à 7 500.

Comme je vous l’ai télégraphié, je tiens à verser une part (minime il est vrai) dans le prix que sera payé le tableau, ...une part de deux mille francs. Ce sera toujours un allègement d’autant, en effort commun.

Je revendique ma part de satisfaction à l’hommage rendu à notre illustration de famille la plus proche, ainsi que je vous le dois et le dois à moi-même. Voilà bien des embarras pour vous dire que je veux contribuer pour ma quote-part à l’honneur de la décoration de nos palais futurs, et ce tout en participant, au dire de l’expert, Mathey, à une bonne opération d’affaire.

Mon adresse à St-Gervais-les-Bains sera Hôtel du Mont-Blanc, à St-Gervais les bains - Village, Haute-Savoie.

Adieu, dearest Winn.

Je vous embrasse bien bien tendrement et vous suis en pensée à Kreuznach devant le clocher, sur le pont et près de la petite croix. Ne vous ennuyez pas de m’écrire, donnez-moi de bonnes nouvelles de votre santé par dépêches. Mille souvenirs à Baby Wash.

Your Edmond 

 

Lundi

Ma chère petite Winnie

On le sent, quand vous n'êtes pas là ; il manque un des piliers de l'amitié la plus chère, et de l'intelligence. Même quand je ne vous vois pas, je sais que près de moi, au tournant de la rue, il y a la raison et le coeur accordés l'un avec l'autre par ce luthier céleste qui ne fait que très peu de ces nobles et parfaits instruments. Combien la masse de l'orchestration humaine est imperfection, qui attriste ou fait souffrir. Ce qu'il y a de plus rare, c'est qu'un esprit plein de méthode et de sagesse ait aussi le feu qui maintient dans l'âme et dans la vie cet état de ressemblance perpétuelle avec soi-même, et d'éternelle jeunesse dont nous sentons bien qu'elle, - cette jeunesse profonde, - nous a été donnée pour tout le temps qui va de la naissance à la mort, avec tout ce qu'elle comporte de feu et de désespoir.

Je suis heureuse que vous soyez bien à Pau, ici il fait très beau aussi, mais c'est le bleu froid d'un ciel d'Occident, au lieu du commencement de l'Espagne. J'espère que vous ne toussez plus. Je pense à vous avec toute ma fidèle et tendre affection dévouée. Anna.