(juillet (?) 1891 ? non daté)

Chère Princesse

Je n'aurais jamais cru que j'aurais à ce point la nostalgie de l'Italie ! Mon esprit se promène toujours en gondole dans une barcarolle ininterrompue ! Cela est fort triste car rien ne ressemble moins à une barcarolle que mes occupations et rien n'est plus dissemblable que la Madeleine et l'Eglise des Frari! J'en arrive à ne plus même vous parler de ce délicieux passé tant je sens que nos autres compagnons ne sont plus à l'unisson. Leurs esprits, probablement plus actifs que le mien, se contentent des éléments ordinaires que chaque jour leur apporte. Je leur envie cette faculté d'attendre une distraction de chaque heure nouvelle au lieu de s'enfoncer à plaisir dans des regrets stériles ! Mais ce qui me paraît le plus cruel c'est la constatation absolue qu'aucun de vous n'est resté complètement le même. Tous vous avez changé plus ou moins. Pour vous qui avez mille soucis et qui avez traversé de véritables ennuis, ce petit changement s'explique trop, hélas ! Et combien je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de dissiper toutes vos pénibles préoccupations!

i je ne vous en parle jamais ne croyez pas que je n'y pense pas sans cesse ? Malheureusement je n'y puis que penser, ce qui ne vous est que d'un bien mince secours ! Revenez : nous ferons beaucoup de musique. Cette semaine j'en ai entendu énormément. Trois symphonies de Beethoven entre autres. Cela c'est déconcertant tant çà reste puissant et gigantesque ! La musique qui contient véritablement de la musique devient de plus en plus rare et je suis plus résolu que jamais à tâcher d'en mettre dans tout ce que j'écrirai. Mes contemporains sont trop enclins à se contenter de l'effet orchestral !

Adieu, chère Princesse, et à bientôt n'est-ce-pas ?

Votre tout dévoué et profondément affectionné Gabriel Fauré.

Les Roger Jourdain reviennent à Paris dans deux ou trois jours.

(La page 1 manque)

... lorsque je me suis présenté chez vous, tout ceci n'aurait pas existé devant deux minutes d'entretien.
Si vous voulez bien, Madame, ne pas me faire un grief de ce malentendu qui me peine infiniment, je me permettrai de me rendre chez vous lundi à 1h 1/2 sauf contrordre de votre part.
Veuillez, Madame, agréer l'expression de mon respect et de mon regret

Alfred Cortot.

Paris, Dimanche (21 juin 1891? non daté)

Chère Princesse

Je suis désolé qu’une dépêche de vous ait été perdue à l’hôtel de France ! Nos amis n’ont pa permis que nous nous y arrêtions, le lieu leur paraissant insuffisant pour votre suite ! C’est donc à l’hôtel Isotta que nous sommes descendus. Du reste, toute cette fin de voyage à eu l’incohérence que je prévoyais. Votre commandement faisant défaut l’anarchie a régné sans frein et notre court séjour à Gênes s’est passé à perdre notre temps. La ville nous a fort déplu : belle de loin, nous l’avons trouvée en réalité, triste, laide, sale, avec une insuportable odeur de poisson malade ! Il est vrai que nous étions si prédisposés à trouver tout odieux depuis la séparation de Florence !

Quelques heures du soir, passées au bord de la mer, avec l’admirable lune, m’ont plus attristé que réjoui : le même spectacle peut paraître joyeux ou profondément mélancolique suivant les circonstances, comme le pourrait dire Mr de La Palisse, mais tout ce que disait Mr de La Palisse n’était pas si bête, étant l’éternelle vérité ! Croyez-vous que dans les inoubliables inpressions qui me tiennent toujours à Venise et à Florence, Venise et Florence soient même pour la moitié ??

La journée d’hier depuis l’arrivée à Paris s’est passée à reprendre contact ! Cependant, dans l’après-midi, la fatigue a été la plus forte, j’ai dormi et je n’ai pas pu vous écrire assez tôt ! Naturellement des ennuis me guettaient ici : cela n’est pas long de passer de la lumière radieuse aux teintes grises ! Et puis le temps nous donne le même spectacle : noir et froid après l’étincelante Italie !

Votre dépêche et votre lettre m’ont délicieusement ému ! alors vous avez pensé que je pensais, sans y manquer une minute, à tant d’heures si délicieuses, si in-retrouvables, c’est à-dire à vous, à vous, à vous ? Et votre amitié si indulgente à voulu m’apporter un lointain secours ! Je vous en suis mille fois reconnaissant et je ne puis vous dire combien j’en suis touché !

J’ai vu Mme Baugnies quelques instants à peine : elle est, notre pauvre amie, plongée dans les soucis d’affaires les plus désagréables, ventes de maisons, de propriétés ! Elle désire bien vivement vous voir. Plus que moi-même ? Vous ne le croiriez pas j’espère ! Comme je voudrais encore revivre les quelques minutes qui ont précédé votre départ ! Si vous vous souvenez de ce que je vous disais à la portière de votre wagon, pensez que c’est l’expression très affaiblie par le langage humain de toutes mes pensées !! Ecrivez-moi ! Revenez ! mais revenez vite ! et dites tous mes souvenirs à tous les coins du Palazzo ! Votre mille fois dévoué Gabriel Fauré.

Tous mes souvenirs les plus amicaux à Mistress Gilbert.

(Juillet 1891 ? non daté)

Madame,

Je me présenterai chez vous samedi à 3 heures, espérant que ce jour et cette heure vous conviendront. Dans le cas contraire, je vous prie de me le faire savoir, & je pourrai aller vous voir lundi à la même heure, ou plus tôt.

A moins d'un nouvel avis de votre part, j'irai vous voir samedi.

M. Fauré m'a parlé du Bouddha comme sujet, et il a dû vous dire que moi-même je méditais une oeuvre litéraire (accompagnée de musique) sur ce sujet. Ce n'est pas un obstacle absolu à ce que je fasse, sur le même sujet, une autre oeuvre purement musicale pour M. Fauré. Toutefois il faudrait que cette oeuvre ne fût pas de trop longue étendue. M. Fauré m'a paru partager mes idées à ce sujet. Depuis que je l'ai vu, j'ai pensé que l'on pourrait traiter "La naissance du Bouddha", en deux parties, une dans le ciel, une sur la terre. Ce serait présenter la légende en raccourci. Mais je ne tiens aucunement à cette idée, et je suis prêt à faire tout autre chose, sur le Bouddha ou sur un autre sujet. Toutefois il me serait difficile de traiter pour M. Fauré les mêmes scènes (développées) que j'aurai à écrire pour mon Bouddha, préparé depuis longtemps. Pour tout autre sujet, je serai heureux, Madame, de faire ce qui vous sera agréable, sous la réserve, indiquée par vous-même, que le sujet ne me sera pas antipathique.

Veuillez agréer, Madame, l'expression de mon respectueux dévouement.

M. Bouchor

Paris le 2 juin 1891 

 

Mon cher Monsieur Fauré,

J'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai trouvé l'idée de notre p!èce. Ce serait dans l'ordre comique et intitulé L'hopital Watteau. J'espère avoir l'avantage de vous voir bientôt et de vous soumettre les premiers morceaux de cette opérette qui conservera tout le respect dû à nos deux talents et à la bonne société qui, souhaitons-le, nous applaudira.

Tout à vous,

P. Verlaine

 

18 rue Descartes.

Bagnères de Bigorre (septembre 1901? non daté)

 8 place des  Vignaux

Chère Princesse,

C’est ici que je viens de recevoir l’avis que le cher Prince m’avait légué, avec la mention la plus affectueuse , une somme de dix mille francs. Je ne puis vous dire, chère Princesse, combien j’en suis profondément ému, combien j’en éprouve à la fois un bonheur reconnaissant et un redoublement des regrets et de tristesse. Je suis très fier qu’il m’ait compté comme de ses meilleurs amis et si malheureux de l’avoir perdu ! Sa pensée comme la vôtre ne m’ont guère quitté au milieu de toutes nos occupations, et ont bien tristement voilé le plaisir que je pouvais me permettre !

Il me tarde de savoir comment vous êtes après une telle épreuve que tous ceux qui vous aiment partagent avec vous ; il me tarde de vous revoir !

Croyez toujours, chère Princesse, à mes plus dévoués et à mes plus affectueusement reconnaissants sentiments ; je me sens plus que jamais tout vôtre

Gabriel Fauré

Mme Maddison m’a écrit qu’elle était malade et je n’ai pas eu de nouvelle lettre d’elle. Priez la, je vous en prie, de m’écrire pour vous et pour elle. Vous ne doutez pas de l’émotion profonde qu’on éprouve dans une famille où l’amitié et la bonté du cher Prince pour moi étaient si vivement ressenties.