La Treille muscate

 

Saint-Tropez,

 

Var

Très chère Winnie,

Votre lettre m'a touchée infiniment. On devrait tout cacher, sauf l'amour, ( et encore !) aux êtres qu'on aime. Et ne leur montrer qu'un édifice de chair solide, d'âme cristalline, de sourires et d'éternité. Pourtant, sans mentir, je puis vous dire que je vais mieux. Sans doute ne me faut-il que du repos. Mais ceci est une médication extravagante.

Hier une aimable surprise : Daisy Fellowes pousse ma grille et entre, venue à pied, légère, pareille à une jeune fille ! Vous pensez bien que nous l'avons reconduite à son parfait yacht, confortable merveille qui recélait, entre autres trésors, deux jeunes filles Fellowes inconnues de moi. La plus noire est superbe. Peut-être aurons-nous la bonne fortune de passer deux jours sur le "Sister Ann".

Très chère Winnie, j'espère votre arrivée, j'espère votre séjour en Provence. Les deux me sont bien nécessaires, car j'ai pris au cours de longues années deux habitudes qui ne sont contradictoires qu'à première vue: celle de me passer de vous et celle de compter sur vous ! Je vous embrasse et je ne cesse de penser que vous serez tout à fait, cette année, victorieuse de tout et de vous-même. Maurice Goudeket est respectueusement à vos pieds.

Colette.

 

Madame,

Dans le cas où notre causerie de l’autre jour vous reviendrait en mémoire et vous tiendrait quelque peu à coeur, j’aimerais en effet, ainsi que vous en aviez exprimé le désir, vous en voir entretenir Madame la Ctesse G. dont l’intelligent intérêt vous est connu. A partager moi-même avec ce confident lucide et discret la délicate responsabilité de ces idées émises, je désire, pour mon compte cette fois, vous entretenir de certain précieux projet en d’autres matières, et qui si vous y trouviez de la gloire pourrait bien requérir de vous, pour une fois, une aide brillante et rapide. Je vous salue, Madame, avec l’assurance de toute ma haute sympathie pour les rares et nobles qualités et vélléïtés généreuses simplement révélées au cours de notre entretien. Puisse l’avenir vous donner de les réaliser en des entreprises sérieuses et sereines dont l’accomplissement serait un juste prix de vos hautes aspirations.

Comte Robert de Montesquiou

5 juin 92 

Copié sur des brouillons de promenade (non daté)

En communauté de pensées et d'actes à distance :

Sur une pierre moussue repos choisi au milieu des grands sapins de la belle et ombreuse forêt d'Amerans, après avoir hésité entre cette place et une autre, plus sauvage, suspendue au milieu des espaces alpestres, entre deux abimes, (illis ?)           sans intimitié pour mes dessins, bonheur dans ma poche, de votre lettre non encore ouverte reçue avant mon départ pour la promenade, assis sur cette pierre moussue J'entrouvre votre lettre... la vue d'un (?) de deuil me la fait refermer aussitôt. J'ajourne la lecture à mon retour après dîner. Au dessus de moi des millions de mouches bourdonnent dans les hautes cimes baignées par le soleil et remplissent la forêt d'une note tenue perpétuelle invariables, un (note de musique sur portée) comme posée sur la corde d'un immense violon invisible.

J'aspire à pleins poumons, car ici, pour la première fois, je l'éprouve (?), j'aspire l'air jusqu'au bout et à fond de poitrine, ce qui vous serait très profitable aussi, j'aspire l'air embaumé des sapins et toute ma première enfance en est évoquée ; je me retrouve au pays de Bavière qui vit naître mes premières impressions terrestres car l'Enfance est encore près de la terre et il en reste un vestige qui traverse toute la vie. Et comme on s'en enivre en le retrouvant, ce vestige, par les senteurs du dehors, avec un serrement de tristesse aussi au souvenir de toutes les jeunes espérances déçues.

Et ici bas dans cette vie d'emprunt où l'on se sent toujours isolé, comme de passage, et peu fait pour ce qu'on y fait, ces subits envahissements physiques des choses et que les choses seules donnent, nous entrouvrent à la dérobée des impressions d'au delà, peut-être celui d'un monde à venir et supérieur, où nous vibrerons alors au contact d'Etres semblables et non plus de choses, comme en cette vallée de solitude.

Je viens d'ouvrir enfin votre lettre à la machine, la désinvolture du début m'a mis en joie. J'aime le : "Quoique ma machine à écrire soit complètement détraquée, je n'hésite pas un instant à vous imprimer un mot de remerciement..."

Je ne me souviens pas de la teneur de la lettre qui vous a semblé si gentille, elles sont toutes pareilles pour moi car je vous aime toujours de même.

Les Prières préservatrices des chutes de cheval m'ont très diverti. Merci pour le mot très aimable de Lobre (?). Je vous prierais de m'envoyer dans votre prochaine lettre deux de mes cartes de visite (j'ai oublié d'en prendre) pour que je puisse répondre à Lobre tous mes remerciements ; vous trouverez de mes cartes dans le tiroir de ma petite table laquée noire à pieds torses, serrées dans un portefeuile satin rayé jaune et bleu (chambre à coucher).

J'ai en effet lu l'article intitulé "Amateurs" signé Arsène Alexandre ; n'est-ce-pas Barrès qui a déjà signé sous cenom un article peu flateeur à propos de B.B. dans le temps.

Je crains que son article sur Guillaume II ne la couvre de ridicule...

Utopie et désarmement ! !

C'est décidément la grande Bouffonerie.

Bien que l'article incrimine les exposants de la rue Ponthieu (artistes-amateurs) où vous figuriez il ne peut vous atteindre au Champ de Mars, où seuls les artistes exposent. Somme toute, il y a beaucoup de bonnes vérités dans cet article. La réclame pour la réclame (caractérisée en effet par la manie du portrait) est toujours un vilain et sale mensonge, d'ailleurs bien vite percé à jour. Et l'on est puni où l'on a péché, c'est à dire par un article d'en tête du Figaro, qui d'ailleurs, et bien entendu, se déjuge. Montesquiou y était arrivé par l'influence Magnard-Ctesse Greffulhe. Il n'en va plus de même aujourd'hui.

Good bye dearest je vous embrasse bien tendrement et vous embrasserais bien plus endrement encore si je n'étais pas le lépreux (voisin) de la cité d'Aoste.

Votre bien aimant

Edmond

16 novembre 1918    (Photocopie confiée par la Fondation Manuel de Falla)

Monsieur,

J'ai, depuis longtemps, une grande admiration pour vos oeuvres musicales, pour les avoir jouées moi-même, et pour les avoir souvent entendues par notre ami Monsieur Richardo Vines, dont vous appréciez comme moi le grand talent. J'avais le projet d'aller en Espagne au mois d'octobre, mais je suis maintenant obligée de retourner à Paris, où je resterai tout l'hiver, et ce n'est qu'au mois de mars que je puis espérer me rendre à Madrid. Si d'ici là vous venez à Paris, j'espère que vous me ferez le plaisir de venir me voir, "43, avenue Henri-Martin", mais, en attendant, je veux vous mettre au courant d'un projet qui pourra peut-être vous intéresser.

Depuis un certain nombre d'années, j'ai eu le désir de former un répertoire de pièces courtes écrites pour un orchestre de 16 musiciens. Dès le début de la guerre je me suis adressée à Monsieur Stravinsky qui a écrit pour moi un ouvrage, sorte d'opéra humoristique à 4 ou 5 personnages, et petit orchestre de 16 (dont je pourrai vous envoyer la composition dès ma rentrée à Paris). Le sujet choisi par Monsieur Stravinsky est un "conte russe". J'ai ensuite demandé une oeuvre dans les mêmes conditions à Monsieur Erik Satie, qui a pris pour sujet "La pie de Socrate". Ces pièces durent environ 25 minutes.

J'ai également demandé un ouvrage à Madame Armande de Polignac, et j'ai le projet de m'adresser également à Monsieur Ravel.

Ce que je veux vous proposer est de bien vouloir écrire une oeuvre pour ce répertoire d'ouvrages d'orchestre réduit et à peu de personnages. Le sujet serait à votre choix, mais devra avoir nécessairement mon approbation. Je dois ajouter que les grandes lignes de la convention sont les suivantes : l'ouvrage doit être terminé dans le courant du mois de juillet prochain ; la partition d'orchestre autographe m'appartient, ainsi qu'une réduction piano et chant, et je garde pendant 4 ans la propriété absolue de l'oeuvre au point de vue représentations.

Après la 1ère représentation, vous auriez toute liberté de faire jouer l'oeuvre en concert. D'autre part, je vous remettrai une somme de 4 000 Francs, dont

1 000F lorsque l'oeuvre sera commencée,

1 000F au mois d'avril prochain, et

2 000F lorsque vous me remettrez la partition et la réduction.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien je serais heureuse que vous acceptiez d'écrire un ouvrage, et je viens vous demander de me répondre dès que cela vous sera possible à mon adresse à Paris.

Croyez, je vous prie, Monsieur, à tous mes sentiments les plus distingués.

Princesse Edmond de Polignac.

(1901 ? non daté)

Princesse, mais il me semble qu’on ne peut évoquer cette noble et fine image sans y rattacher mille traits de sa propre vie, tant elle marquait son passage d’une empreinte originale et sympathique.

D’après la petite carte que vous aviez bien voulu m’écrire il y a quelques semaines, je m’attendais à apprendre le complet rétablissement du Prince, et je m’en réjouissais de tout coeur. Aussi est-ce avec une stupéfaction et une affliction très profondes que je viens d’apprendre sa mort, et je ne me console pas d’avoir craint, en allant le voir avant mon départ, ainsi que je l’ai dit à Proust, de l’importuner ou de le fatiguer. J’aurais du moins la satisfaction de lui avoir serré la main une fois de plus.

Permettez-moi, Princesse, de m’associer largement à votre grande peine ; et laissez-moi espérer que vous voudrez bien me continuer la bienveillance dont il m’honorait et dont j’étais si fier. Permettez-moi aussi de me dire, en cet intime et solennel moment, votre respectueux ami

Reynaldo Hahn

Paris 28 avril 1901

Chère Princesse

En arrivant à Paris, je trouve votre lettre si affectueuse et qui me touche au plus haut point. Forcé de repartir pour Londres, il ne m’est pas possible d’aller vous rendre mes devoirs mais mon absence sera courte et à mon retour j’aurai l’honneur d’aller vous présenter mes respects dont je vous prie en attendant d’agréer l’expression la plus choisie.

C. Saint-Saëns