(mi-juillet mi-août 1891 non daté)

Chère Princesse,

La mélodie m'est enfin rendue et je vous l'envoie, plein de crainte, plein de terreur !

Ai-je bien traduit ce merveilleux cantique d'adoration ? Je ne sais.

"Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches" 

Et si la première lecture ne vous satisfaisait pas, voulez-vous me promettre de ne pas perdre courage et de la relire de nouveau ? L'interprétation en est difficile : lente de mouvement et agitée d'expression, heureuse et douloureuse, ardente et découragée !

Que de choses dans trente mesures ! Et n'allez-vous pas trouver que je fais mille embarras ?

J'ai eu le bien grand plaisir de parler de vous et du merveilleux séjour à Venise avec d'Indy de passage à Paris. Bientôt il ira à Tencin ? et ce projet, quand il en parle, met un peu de rouge à ses pommettes. Sans succès, hélas, j'ai essayé de lui arracher le secret de cette force dont il a le monopole exclusif et qui fait de lui le Samson de la musique !!

Hier soir j'étais convié à une fête chez Mme de Montebello où M. de Montesquiou devait montrer en liberté toute sa Lyre !

Mais je m'ennuie trop pour bien écouter et j'ai profité d'une belle averse pour aller passer la soirée à Croissy chez nos amis qui vont très bien, tous.

J'ai fait aussi mes adieux à Mme Greffulhe en déplacement pour la Cité Sacrée d'où elle reviendra, je l'espère, blessée d'amour pour Parsifal ! Son mari ne l'accompagne pas, ce dont il nous faut féliciter. Il n'eût pas manquer de nous servir, au retour, maintes Clairinnades.

Dites-moi bien vite, je vous en prie, si Green vous satisfait ? Je mourrai d'impatience, ayant voulu vous être agréable et redoutant plus que tout de vous déplaire.

Votre bien profondément reconnaissant

Gabriel Fauré

  Dimanche matin (1895 ? non daté)

Dearest Winn,

Ayant eu tout mon temps pris par les courses et préparatifs de départ prochain, je n’ai pu vous écrire hier.

En me retrouvant ici, j’ai eu la première impression connue de tristesse de (illis) dans la maison vide. J ’ai trouvé  votre petite carte postale qui m’a mis au point visuel du paysage de Kreuznach (un peu étroit  je l’avoue : « un pour une Eglise et une croix" - nous avons mieux que çà en Hollande). Hier, téléphonage Blanche - "Venez dîner en illis à l'Exposition" - "Impossible, souffrant, fatigué voyage !!" - ? - "A propos... vous savez, le pauvre Doasan ?" - "Non, eh bien ?" - "Eh bien ! il est mort !:" Froid dans mon dos ! C'est étonnant comme certaines catégories d'esprits, ou mieux, certaines catégories tout court, s'empressent à annoncer les morts !....

Sur demande toujours téléphonique, j’ai été voir son portrait par Pausinger (portraitiste de Lili de Noailles, etc).

Vous devinez ce que c’est, de la calligraphie habile, très courante, de l’habileté de main même pas, mais de patte. Rencontré là Bussine, Raoul de Gontaut, Mme Harry. C’est comme si on m’avait offert un bouquet de chardons !

La « Questionnite » s’est emparée de moi : « D’où venez-vous ? où allez-vous ? Où est Winnie ? Ce n’est pas gentil, elle est partie sans me dire adieu ! » Mais il y a longtemps que l’adieu est donné, pensais-je à part moi !

A l’Exposition avec Gontaut, vu un très beau Rops.

Je n’ai pas besoin d’appuyer de détails mon éloge par dépêche de l’influence sanitaire du climat de Hollande. C’est pour moi une vraie cure de Région .

L’influence est immédiate. Je me sens calmé, rajeuni, mon inflammation des yeux a été balayée en 24 heures, toutes mes irritations au visage et aux mains, améliorées et presque disparues aujourd’hui, mais tendant à renaître au retour de l’air aigre et âcre de cette région-ci. La preuve est faite de la bienfaisante influence de la Hollande et j’y reviendrai. Je suis bien heureux aussi que vous partagiez ma sympathie pour ce charmant pays.

J’ai rencontré hier à l’Exposition Monsieur Jean de Ganay et sa soeur Mme de Béarn, laquelle m’a beaucoup parlé de mes meubles qu’elle ne connaît pas, elle doit venir les voir à notre retour d’installation ici. Je dois alors faire la connaissance de son Hall.

J’irai donc voir demain, lundi matin, Sorbais. Je lui proposerai de votre part 6 000 Fr. Mathey trouve l’affaire très exceptionnelle, même à 7 500.

Comme je vous l’ai télégraphié, je tiens à verser une part (minime il est vrai) dans le prix que sera payé le tableau, ...une part de deux mille francs. Ce sera toujours un allègement d’autant, en effort commun.

Je revendique ma part de satisfaction à l’hommage rendu à notre illustration de famille la plus proche, ainsi que je vous le dois et le dois à moi-même. Voilà bien des embarras pour vous dire que je veux contribuer pour ma quote-part à l’honneur de la décoration de nos palais futurs, et ce tout en participant, au dire de l’expert, Mathey, à une bonne opération d’affaire.

Mon adresse à St-Gervais-les-Bains sera Hôtel du Mont-Blanc, à St-Gervais les bains - Village, Haute-Savoie.

Adieu, dearest Winn.

Je vous embrasse bien bien tendrement et vous suis en pensée à Kreuznach devant le clocher, sur le pont et près de la petite croix. Ne vous ennuyez pas de m’écrire, donnez-moi de bonnes nouvelles de votre santé par dépêches. Mille souvenirs à Baby Wash.

Your Edmond 

 

Observatoire Flammarion

Juvisy (Seine-et-Oise) le 4 nov. 1909

C'est avec bonheur et fierté, Madame la Princesse, que nous vous inscrivons dans nos rangs. Votre mandat a été adressé au trésorier.

L'état du ciel, la connaissance des découvertes perpétuelles de la science vous donneront les plus nobles satisfactions. Il est bon de dominer parfois les choses de la Terre.

Je mets à vos pieds, Madame la Princesse, l'hommage de mon plus profond respect. Flammarion

lecteur du Cardinal de Polignac

33 Champs-Elysées

Elysées 00-34 (décembre 1936 ? non daté)

Ma très chère Winnie,

je me disais bien que votre silence...un anthrax au doigt, mais c'est affreusement douloureux. Pourquoi un anthrax ? Prenez les plus grandes précautions aussi longtemps qu'il le faudra, je vous en prie ! Si vous restiez là-bas, j'irais vous voir, car je veux essayer (grippe, bronchite, le tout traînant depuis une quinzaine) de partir le 15, de prendre une chambre d'hôtel au soleil, à Nice, et d'y passer huit jours comme un veau. Car je suis fatiguée, et je me fais l'effet d'être votre propre grand-mère.

Je me méfie de votre terrible impatience et des imprudences que vous êtes capable de faire en faveur du piano et de l'orgue. J'espère que ces funestes instruments n'ont pas encore pénétré dans la Principauté ! Je vous surveille en esprit. Cette nurse que vous voyez de votre fenêtre, c'est moi. Ce superbe flic à moustaches, c'est moi aussi. Et l'avenant sommelier qui frappe par erreur à votre porte, juste au moment où vous alliez vous endormir, pour emporter le plateau à thé, c'est également moi. Je vous embrasse, ma très chère Winnie, avec un coeur plein de récrimination et de tendre amitié, et de souhaits de guérison magique

Votre Colette.

Arcueil. Cachan, le 10 oct. 1918

 

Chère & Bonne Princesse ---- Je viens vous demander un grand service. Lors de ma condamnation, vous m'avez remis très amicalement une somme de onze cents francs. Sur cette somme, j'ai payé 211F, 26. Il reste donc 888F, 74.

C'est ici que je m'adresse à vous - -

A la suite des malheurs & des originalités de la présente guerre, je me trouve dépourvu de sous, ducats & autres objets de ce genre. Le manque de ces bibelots fait que je ne suis pas très à mon aise. Oui, - --  & La Nécessité* (*un bien drôle d'animal) me fait, Chère Madame, me tourner vers vous, & m'incite à vous prier de m'autoriser à me servir des 888F, 74 dont il est question plus haut.

Vous savez, Princesse, que je n'ai nullement l'intention de donner un sou au noble critique cause de mes maux judiciaires. Cent francs me suffiront pour le mener en référé & pour parer ses mauvais coups, & lui tenir tête, s'il m'attaque.

Puis-je disposer de ce reliquat ?

Comme avance ?

------ Comment allez-vous ? j'ai eu de vos nouvelles par Madame Cocteau. Picasso m'a dit vous avoir vue. Quand aurai-je ce plaisir ?

Je ne compte pas vous envoyer "Socrate" avant de vous l'avoir soumis (lire : de vous l'avoir soumis à l'audition). Je remets l'orchestre au net. L'ouvrage reste ainsi que nous en avions parlé tous deux, Chère & Bonne Princesse.

Nous aurons un joli spectacle avec le Renard, car l'oeuvre de Stravinsky est bien, très bien. Revenez vite, Madame ; portez-vous bien; & croyez-moi votre respectueux et dévoué,

Erik Satie.

Laboratoire de Physique

74, rue de Vaugirard.

Madame,

Je vous remets ma récente communication à l'Académie des Sciences. Elle vous doit en grande partie sa terminaison heureuse. J'ai pu m'engager sans crainte dans de nouvelles dépenses et construire directement des appareils de précision dont j'avais besoin. Ce sont des recherches patientes, il en faut beaucoup de ce genre pour une compréhension un peu moins imparfaite des phénomènes naturels.

Je me permets d'y joindre un exemplaire de récepteur qui a permis les premiers essais de télégraphie sans fil, il vous rappellera votre généreuse intervention. Au point de vue du goût, son aspect présente quelques imperfections. Elles ne vous choqueront pas trop pour un modèle établi par un mécanicien de laboratoire.

Veuillez agréer, Madame, l'expression de mes sentiments reconnaissants et dévoués,

Edouard Branly

24 novembre 1912

Le manchon de bois doit être soulevé avec précaution.

1 rue de la Baume (VIIIe)

1er juin 1927

Princesse,

Je suis encore tout pénétré de l’oeuvre magnifique dont vous nous avez offert l’audition. Un critique allemand - je ne sais plus lequel, - a professé jadis que les tragédies d’Eschyle étaient en quelque sorte des cantates.

Le drame de Sophocle, interprété par Strawinsky, m’a semblé ainsi remonter aux formes simples et grandioses, puissantes et condensées, du lyrisme eschylien.

Et maintenant que va faire votre illustre ami ? A quel sujet va-t'il se consacrer ?... Pourquoi ne puiserait-il pas son inspiration dans un de ces beaux mythes, où l’humanité grecque a inclus, sous des formes si poétiques, tant de symboles et de rêves, tant d’espérances et d’effrois, tant de spiritualisme et de sensualité, par exemple : le mythe d’Adonis ?

J’ai été heureux d’apprendre par vous, l’autre jour, que vous inclinez à réaliser la combinaison dont nous avons parlé, il y a quelques mois. Ce serait une si belle oeuvre, à la fois si intelligente, si noble, et d’une si longue portée !

Soyez toujours persuadée, Princesse, de mon respectueux dévouement.

Paléologue

(La page 1 manque)

... lorsque je me suis présenté chez vous, tout ceci n'aurait pas existé devant deux minutes d'entretien.
Si vous voulez bien, Madame, ne pas me faire un grief de ce malentendu qui me peine infiniment, je me permettrai de me rendre chez vous lundi à 1h 1/2 sauf contrordre de votre part.
Veuillez, Madame, agréer l'expression de mon respect et de mon regret

Alfred Cortot.

Bien chère Princesse,

Merci mille fois pour votre si gentille lettre. Je viens justement de parler avec Diaghilev au sujet de notre projet, et il me dit qu'il ne serait malheureusement pas possible, (vu la place qui manque), d'exécuter Renard chez vous avec des artistes-danseurs et mimes.

Si malgré cela, vous n'abandonnez pas l'idée de faire entendre chez vous Renard en audition musicale, juste avant sa première au théâtre, il me paraît le plus commode pour vous de vous mettre directement en rapport avec Diaghilev, qui arrive à Paris ce jeudi (il descend au Grand Hôtel).

La première de Renard aura lieu le 21 mai, et je crois qu'il serait impossible de choisir une autre date que le 20 mai, et moi je n'arrive de Londres que le 19.

Si cette exécution peut s'arranger chez vous, Diaghilev vous fournira les 4 chanteurs et les 14 musiciens de son orchestre qui forment l'ensemble de Renard. Vous n'auriez alors que cette dépense, car en ce qui me concerne, je serai trop heureux de vous faire, au moins cette fois-ci, hommage de mon travail de chef d'orchestre, et je n'attends de vous, chère Princesse, d'autre récompense que le plaisir que vous prendrez peut-être à cette exécution. Croyez-moi, ma chère Grande Amie

votre fidèle,

Igor Stravinsky

Nice, 8-4-29