Grosvenor 2684                                                                                             139.

                                                                                                                          Piccadilly

                                                                                                                             W.I.

 

(non daté. Printemps 1924 ?)

Princesse,

Mille mercis pour la lettre si documentée sur la musique gothique. Je pensais à une phrase sur le Londres de la Renaissance, où j'eusse dit : qu'en architecture, la volute tudor, à l'italienne, commence à envelopper le gothique perpendiculaire comme la mélodie s'enroule autour du plain chant, vers la même époque. Expliquer un art par un autre c'est un procédé facile au fond et pas fameux ; je vais renoncer, je crois, à cette phrase.

Mille jacinthes, Princesse, et dix mille tulipes, avec mes respectueuses amités

Paul Morand

.Madame, le projet dont je vous avais vaguement parlé sans vous en indiquer l'essence ayant paru prendre consistance ces derniers temps, je viens vous dire en quoi il vous touche, et ce que vous pouvez faire pour lui.

Notre illustre amie Sarah Bernhardt ayant exprimé le désir de réciter quelques unes de mes poésies dans une réunion choisie et nombreuse strictement composée de noms par elle et par moi désignés, et sur un terrain à la fois neutre et brillant, votre magnifique hall m'est apparu comme un idéal lieu de réalisation de ce rêve et j'ai songé  à vous demander de me l'abandonner pour une soirée, au nom de la gracieuse sympathie que vous m'avez témoignée et de votre haute bienveillance acquise à toute digne manifestation d'art.

Veuillez bien voir en la présente démarche un fruit de cette noble réputation, Madame, et me savoir d'avance parfaitement soumis à toute circonstance pouvant entraver votre acquiescement.

avec mes plus distingués compliments

Comte Robert de Montesquiou

P.S. La séance pourrait avoir lieu un soir de septembre et se recommande, en tout cas près de nous, Madame, du plus absolu secret.

Engadine. 20 août 92 

Mardi (23 juin 1891 ? non daté)

Chère Princesse,

Je me suis enfin décidé à faire ma rentrée à la Madeleine ce matin et vous savez ce qu'on m'y a dit ? Que j'avais eu bien tort de rentrer si tôt ! C'est désolant ! On me croyait à Rome ! Et vous savez si formidablement combien je voudrais y être allé !

A la Madeleine aussi j'ai trouvé cette lettre de Verlaine, datée du 2 juin et que le concierge de l'Eglise n'a pas songé à envoyer chez moi d'où on me l'eût adressée à Venise.

Je l'aurais reçue près de vous et nous eussions pu tout de suite demander des éclaircissements nécessaires sur ce titre inquiétant "L'hôpital Watteau" ! Dès que j'aurai votre réponse, j'irai ou je n'irai pas voir Verlaine suivant ce que vous m'aurez dit. Peut-être vaudrait-il la peine d'aller voir de près cet étrange projet ! Ne sera-t-il pas toujours temps, s'il ne me paraît pas en harmonie avec vos aspirations et les miennes, (permettez-moi de rêver que nous sommes d'accord !) de lui dire que vous n'avez jamais songé à une fantaisie comique et que vous ne la désirez pas ! Bouchor avec qui j'ai rendez-vous demain, comprendrait avec son extrême délicatesse que nous laissions en suspens, jusqu'à nouvel ordre, nos agréables projets de collaboration.

Voici des nouvelles d'ici : Duez est douloureusement mais non gravement souffrant depuis 24 heures. Il a l'estomac malade et comme tous les géants, rarement entamés par le mal, il geint beaucoup ! Henriette est fort occupée de son départ pour Croissy, de sa mère malade, de mille choses. Il paraît qu'elle vous a envoyé hier une dépêche que vous n'avez pas comprise ; je n'en suis pas surpris et je ne l'aurais pas comprise davantage ! Mais je sais que son intention était bonne et qu'en vous envoyant le nom du morceau que Roger chantait tout le temps à Venise, elle voulait simplement vous égayer !

Est-ce-que je ne vous ennuie pas avec tant de lettres, de dépêches ! Il semble que je frappe constamment à votre porte tandis que vous voudriez la paix et la tranquillité ? Si vous saviez comme il me tarde, comme il me tarde ! Votre mille fois reconnaissant Gabriel Fauré

102 bd Haussmann

Princesse

Il y a un temps infini que je veux vous voir. Mais vous n’êtes plus jamais à Paris. Les derniers temps, ne voyant plus d’amis communs qui pussent me renseigner, je croyais que le silence de votre téléphone tenait peut-être aux heures où je vous demandais et où vous étiez peut-être sortie pour dîner en ville. Mais voici que Reynaldo me dit que vous êtes dans les Pyrénées. Je vous écris à tout hasard, car il est déjà probablement trop tard pour ce que je veux vous demander, l’éditeur ayant donné le bon à tirer de mon volume, avant de partir pour l’Amérique, et l’imprimeur m’ayant refusé des corrections que je jugeais nécessaires. Malgré cela, il est possible qu’une dédicace, prenant une page à part, puisse être ajoutée, même le volume fait. Je me permets donc de vous demander votre avis, sans être certain de pouvoir en profiter : je comptais faire paraître tous les volumes de mon Swann ensemble, et pour des raisons que je comptais vous expliquer, je voyais des inconvénients à les dédier à la mémoire du Prince.

En réalité, en restant dans la vérité du livre et des faits, c’eût été fort bien. Mais vous avez un ami qui est mon ennemi, et j’ai un ami (qui ne sera plus longtemps un ami, pour des raisons où vous n’êtes pour rien) avec lequel vous êtes brouillée. Or je craignais qu’ils ne tâchassent à l’occasion de cette dédicace de renouveler les mauvais sentiments injustifiés que vous avez eus autrefois à mon égard. L’un d’eux eût été d’autre part heureux, s’il avait pu feindre de trouver quelque ressemblance entre un personnage de mon livre (ressemblance qui n’existe à aucun degré) et le Prince. Car cette fois, on n’eût pas pu, comme pour un ancien article, dire que c’était pour vous que je n’étais pas aimable. Il n’y a pas dans les cinq volumes de Swann une seule femme qui, de si loin que ce soit, ait un rapport quelconque avec vous. Aucun personnage ne rappelle non plus, même dans la plus faible mesure, le Prince. Mais comme l’un - entièrement différent du Prince, tout l’opposé de lui - est un grand seigneur qui a le goût des choses d’art, la dédicace eût pu, non pas induire en erreur, mais servir de prétexte et donner à deux personnes l’occasion de mentir sciemment. Or, quelqu’admiration que j’aie pour votre caractère, (je l’égale à votre esprit, ce qui n’est pas peu dire) j’ai gardé d’autrefois l’impression peut-être inexacte et que vous m’excuserez en tout cas de dire franchement, que vous vous laissez quelquefois tromper par les méchants.

Bref pour toutes ces raisons, et peut-être moins pour la peine que j’aurais à être de nouveau brouillé avec vous, que pour celle, plus grande encore, que le nom du Prince fût prononcé autrement qu’avec la piété qui sied, je trouvais plus sage de m’abstenir. D’ailleurs le temps ne pressait pas ; cinq volumes à corriger, alors que les imprimeurs font défaut et que les éditeurs ne viennent pas, cela me laissait tout le temps de causer avec vous. Mais voici qu’à la demande de mon éditeur, et en même temps qu’un recueil d’articles, le 2e volume de Swann paraîtra séparément, et les trois derniers plus tard, ensemble. Or, ce second volume : « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » ne me semble pas, même en essayant pour un instant de me faire l’âme du plus impudent médiseur, pouvoir fournir un prétexte quelconque. Il commence par la description d’un diplomate genre Cambon (M.de Norpois). Puis le petit garçon du 1er volume, devenu adolescent, va chez M. Swann, aime Gilberte, est malheureux par elle ; longues pages sur le salon Swann, M. Cottard, etc.. Puis Balbec où on entrevoit M. de Charlus (c’est-à-dire ce qui a paru dans la Nouvelle Revue Française) et n’est pas un sixième du volume. Enfin les jeunes filles en fleurs, des jeunes filles sportives que le petit garçon rencontre à Balbec (ceci n’était pas dans la N.R.F.) et de chacune desquelles il s’éprend successivement. Vraiment je crois que les objections que je vous disais tout à l’heure, ne peuvent pas se poser pour ce volume-là. D’autre part il ne me semble pas tout à fait indigne d’être dédié à la mémoire du Prince. Naturellement j’aimerais mieux pouvoir lui dédier, et avoir écrit, La Chartreuse de Parme ou les Frères Karamasov. Mais on ne peut donner que ce qu’on a. Or c’est ce que j’ai de moins mal. Je crois que quand les cinq volumes auront paru, ce second-là qui au premier abord fait l’effet de ce qu’on appelle en art militaire une opération excentrique, prendra une certaine signification. S’il est alors lu et aimé par des êtres qui n’ont pas connu le Prince et par lesquels il eût mérité d’être admiré, il me serait précieux que son nom fût là. (« Je lui donne ces vers afin que mon nom Aborde heureusement aux époques lointaines »).

Je vous saurais beaucoup de gré, Princesse de me répondre immédiatement (un immédiatement qui sera peut-être déjà un trop tard). Ne prenez pas la peine de me donner vos raisons, dites-moi oui ou non. Surtout ne me dites pas « oui » pour me faire plaisir. Je ne veux pas dire par là que je n’aurais pas un grand plaisir à dédier ce livre au Prince, et vous pensez bien que n’y voyant plus clair, n’écrivant aucune lettre, je ne vous en adresserais pas une de dix-huit pages si je n’attachais pas de l’importance à cela. Mais enfin il est préférable que vous fassiez abstraction de mon plaisir et que vous jugiez d’une manière objective. Je n’ai encore jamais eu et n’aurai probablement jamais l’occasion de dédier un livre à Monsieur France qui a écrit une préface pour mon premier ouvrage, ni à tant d’autres qui ont eu mille bontés pour moi. C’est vous dire que je ne serai pas « à court » de dédicaces, si je décide d’en inscrire en tête de certains volumes, et même en m’en tenant aux dédicaces qui s’imposent à moi par la reconnaissance que je dois à des maîtres et à des amis. N’hésitez donc pas, si vous voyez l’ombre d’un inconvénient à ce que je dédie ce livre au Prince, écrivez-moi : non ; si c’est oui, le télégraphier serait peut-être plus sûr. Il y aurait une autre solution qui serait peut-être la meilleure et à laquelle je pense seulement au moment de finir. Ce serait de laisser paraître « A l’ombre des jeunes filles en fleurs « sans dédicace. Vous liriez le livre, et ainsi, en connaissance de cause, quand il y aurait lieu d’effectuer un 2e tirage du livre (c’est-à-dire vers la 3e édition) on ajouterait la dédicace si vous l’aviez jugée opportune. J’ai bien en ce moment des épreuves à peu près exactes de ce livre et vous auriez tout le temps de les lire, car le volume tout prêt ne sera pas mis en vente avant un certain temps surtout si j’en donne une partie en feuilleton, dans un journal. Mais, même non mis en vente, il sera imprimé entièrement, on n’y pourra plus rien changer, c‘est peut-être déjà trop tard. De plus, à cause de cette question de feuilleton possible, il me faut garder les épreuves pour le journal. Princesse, je m’aperçois qu’il y avait quelque chose d’écrit au dos de cette page. Excusez-moi donc de ne vous envoyer qu’une demie feuille et veuillez agréer mes respectueux hommages, Marcel Proust.

Dear Winnie,

Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue, et je ne cesse de penser à vous. J’ai la certitude que vous allez aller mieux, vous avez touché le fond de votre abîme, insensiblement le progrès va avoir lieu, l’avenir qui réserve quelque chose à tous les humains ne peut être vide pour vous pleine de vie, d’espoirs, d’imagination, de tendresse. Faites dire quand vous viendrez, votre vieille Anna.

(septembre 1894 ? non daté)

Chère Princesse

J'ai reçu votre lettre si affectueuse et j'en ai été bien sincèrement touché. Si je ne vous ai pas répondu c'est que je suis tellement submergé par le spleen que la crainte de la communiquer à mes amis m'enlève tout désir d'écrire ! Comme travail, j'ai terminé le 6eNocturne dont je vous parlais et j'en suis aux dernières mesures d'une 5e Barcarolle. Ceci fait, je vais reprendre pour ne plus le quitter le quintette, espérant que la première audition aura lieu chez vous cet hyver !

Mon petit Philippe est toujours couché et je ne prévois pas quand le médecin lui permettra de se lever. Le grand va mieux. Maison peu gaie comme vous pouvez le penser ! Est-ce-que vous n'approuvez pas mon entêtement à écrire pour le piano ? Ne pensez-vous pas qu'on finira bien par jouer ces pièces avec le temps, de même qu'on a mis bien du temps à se décider pour mes pièces de chant ? La musique moderne de piano un peu intéressante est rarissime, n'existe pour ainsi dire pas !

Que fait le Prince ? Travaille-t-il ? Je ne sais pas s'il se doute de la réelle impression produite par son Pilate sur les gens pas imbécilles !

Rappelez-moi je vous prie à son souvenir ! Et tant qu'il vous plaira de me donner de vos nouvelles, croyez que vous me ferez toujours un immense plaisir, et n'oubliez pas que le plaisir est rare dans ma cage d'écureuil !

Vous êtes dans un joli pays. J'y voudrais bien être aussi près de vous.

A bientôt n'est-ce-pas ? Recevez l'expression de mon profond et bien respectueux dévouement

Gabriel Fauré

Villa Bassaraba, Amphion, Haute-Savoie, (1897 ou 98 ? sans date)

Dimanche.

Dearest, deux mots en quittant la villa et dont je vous envoie quelques feuilles du jardin. Nous avons un soleil et des journées superbes ici. Fidèle à mon itinéraire, je couche ce soir à Bâle et serai demain soir à Bayreuth pour retrouver enfin le célébre et rare auteur du fameux :

portée de musique

mais mon Win très aimée et chérie que j’embrasse longtemps Edmond.

Villa Les Rochers, Biarritz, 18 juillet 22

Ma chère grande amie,

Monsieur Wiener me communique l’entretien qu’il avait eu avec vous au sujet de ses concerts, la façon particulièrement bienveillante dont vous l’avez accueilli, et le nouveau témoignage de votre fidèle sympathie pour ma musique. J’en suis très touché, croyez le moi, et vous en remercie.

La semaine dernière, j’étais pour trois jours à Paris et, à mon grand regret, je ne vous y avais pas trouvée.Je voulais aussi vous dire que Monsieur Cole Porter, pour finir, a brusquement renoncé de prendre des leçons chez moi. Quand je vous ai vue la dernière fois, j’étais en possession d’un contrat, établi et signé par lui, qu’il faisait accompagner d’une lettre. Il m’a demandé de communiquer directement avec son avocat s’il y a quoi que ce soit dans le contrat qui ne me convienne pas, (je souligne sa phrase). Je l’ai fait, en lui envoyant ma contreproposition, qui, au fond, ne mettait que quelques précisions à son contrat (qui ne me garantissait que la moitié de la somme annoncée). Là-dessus, je reçois par son avocat la nouvelle assez inattendue de son refus - inattendue, car c’est lui-même qui m’a engagé de me prononcer sur sa rédaction. Je ne vous cache pas que sa façon d’agir m’a assez froissé, et je regrette aussi beaucoup qu’il vous ait dérangée pour rien. J’aimerais avoir de vos nouvelles promises et, en attendant, croyez-moi, bien chère Princesse votre affectueusement dévoué

Igor Stravinsky.

Affaires Etrangères  16 janvier 1931

Madame et respectée Amie,

Stanislas m'avait dit que ne souhaitiez qu'une recommandation de moi, et j'en suis fier. Permettez-moi de vous dire combien j'ai été heureux que mon ami Grinda se soit honoré en signant votre décoration.

La France vous doit beaucoup et la gratitude est un devoir très doux

Votre respectueux ami et admirateur

Philippe Berthelot

Kurt Weill

9bis place Ernest Dreux

Louveciennes (S. et O.)

Téléphone (?)                                                                           15 décembre, 1933

 

Princesse,

Je me réjouis beaucoup de pouvoir vous communiquer que je viens d'achever le brouillon de ma première symphonie que j'écris pour vous. J'espère que la partition sera finie à la fin du mois de janvier.

J'écrirai maintenant à R...(illis) pour lui proposer le projet dont je vous ai parlé.

Sincèrement le vôtre,

Kurt Weill