Vendredi

Dearest Winn,

J'ai eu trop de hâte ce matin, - dans le touchant (?) plaisir que me causait votre voix, - à accepter la fête de demain soir. Ma fatigue, mon affreux vertige qui me donne l'aspect d'avoir bu autant que Ginet, - m'obligent à quitter le moins possible mon étage. J'ai dû refuser déjà d'aller déjeuner demain avec Briand (?) chez Madame Bulteau , et je crois raisonnable de garder quelques forces pour le chagrin que me causera, malgré tout, ces jours-ci, le départ de Tom (?)

Si dimanche soir, vous n'aviez rien à faire, vous trouveriez à dîner chez moi Hélène, Geneviève de Tinan, quelques autres encore, le tout dans la stricte intimité que commande l'apparition toujours probable de l'huissier, - qui est peut-être un homme charmant, et justement tout à fait ce qu'il faudrait. N'oubliez pas que le 5 février, en dépit de cet officier ministériel, - il y a chez moi un gala avec vous et tout le toutim.

Elisabeth Greffulhe et vous êtes déjà prévues pour les bouts de table ! Mais peut-être que les ministresses s'abstiendront, ce qui remettrait tout à sa place. J'espère beaucoup que peut-être vous êtes encore libre après-demain. Je pense à vous de tout mon coeur dévoué, Anna.

(1918 ? non daté)

102 bd Haussmann

Princesse,

Quel ennui - je ne dis pas que, moi qui n'y vois pas clair, je vous aie longuement écrit - mais que vous qui souffrez du bras (je n'en savais rien, j'en suis navré), vous m'ayiez répondu - pour un résultat nul. En effet (et cela tient probablement 1°- à ma mauvaise écriture, 2°- à la longueur exagérée de ma lettre, longueur qui a dû vous rebuter dès la seconde page) je vous disais exactement le contraire de ce que vous avez compris. Je vous disais : "Je vois des inconvénients, peut-être imaginaires, à dédier au Prince les 3 derniers volumes de mon livre. Mais je n'en vois aucun à lui dédier le prochain (le 2ème) "A l'Ombre des jeunes filles en fleurs". Vous me répondez : "Du moment que vous voyez des inconvénients à dédier au Prince le 2e volume". Or, (puisque sans cela vous aimeriez que je lui dédiasse, et que cela n'existe pas puisque je vous ai écrit le contraire), dans le doute, pressé par le temps, croyant m'inspirer du sentiment de votre lettre, j'envoie exprès quelqu'un à Étampes demander à l'imprimeur d'ajouter la dédicace. Je n'ai plus le temps de la faire longue (Chaque jour j'attendais heure par heure votre réponse!). J'ai mis simplement ceci : A la mémoire chère et vénérée du Prince Edmond de Polignac. Hommage de celui à qui il témoigna tant de bonté et qui admire encore, dans le recueillement du souvenir, la singularité d'un art et d'un esprit délicieux. J'espère qu'il sera temps encore et que cela pourra être imprimé. Maintenant, si pour une raison quelconque, (ce que je trouverais tout naturel) vous préfériez, malgré tout, pas de dédicace, ayez la bonté de me faire télégraphier. Dans le cas contraire, ne prenez pas la peine de me répondre et la dédicace sera imprimée, sauf impossibilité matérielle de la Semeuse (l'imprimerie d'Étampes). Ce qui m'a décidé à envoyer la dédicace, c'est naturellement surtout le fait que la raison que vous donnez contre elle, et avec regret semble-t-il, est une raison que je ne vous ai nullement donnée comme vous paraissez le croire puisqu'au contraire je trouvais les objections possibles pour les autres volumes non fondées pour celui-là. Mais c'est aussi parce que j'ai vu Morand (avant de recevoir votre lettre), que je lui ai dit mon impatiente attente (sans lui parler naturellement des raisons que je vous avais soumises, des objections possibles, ni des ennemis jaloux) et qu'il m'a parlé avec force du plaisir que cela vous ferait qu'il me conseillait de ne pas anéantir en attendant une permission qui viendrait peut-être trop tard. Or Princesse je désire beaucoup vous faire plaisir. Ma lettre de l'autre jour - de ces lettres gauches où l'on écrit dans l'indécision de ce qu'on pense, avec l'imprécision de la vérité - n'a pas pu vous faire plaisir. Peut-être maintenant la dédicace vous en fera-t-elle et un malentendu de vingt ans sera-t-il dissipé. De cela je jouirai matériellement peu, puisque je ne sors jamais, mais il me sera doux, même à distance, de nous sentir "bien ensemble", de ne plus avoir dans les lettres de "Cher Monsieur" etc.

Daignez agréer, Princesse, mes hommages respectueux,

Marcel Proust

CONCERTS GOLSCHMANN

Administration

5, rue du Sergent Hoff  Paris XVIIe

 

Paris le 4 juillet 1922

Monsieur,

J’ai retenu la salle Gaveau pour huit concerts dont voici les dates : 30 nov., 21 déc., 11 et 25 janvier, 8 et 22 fév. 22 mars, et 12 avril. La salle se loue 900 frcs par concert (600 frcs + 300 frcs pour les 3 répétitions). Les dates me sont réservées, mais pour que la location soit ferme, il faut que je verse une avance de 50 %, c’est-à-dire 3 600 frcs.

Recevez, Monsieur, l’assurance de mes très distingués sentiments.

Vladimir Golschmann

(Dimanche 18 (?) janvier 1891, non daté)

Chère Princesse,

Voudriez-vous avoir la bonté, dès que vous en aurez le temps, de me donner de vos nouvelles ?

Je voulais vous écrire déjà la semaine dernière, Mme Baugnies m’a dit que vous passiez au moins huit jours à Londres ; peut être cette lettre arrivera t-elle avec vous à Paington. J’ai été mardi dernier, ainsi que je vous l’avais annoncé, rue de Lubeck à 1h1/2. Maison vide et maison triste ! On déclouait des tentures dans l’antichambre, les portes baîllaient, la désolation était partout ! Je ne puis vous dire combien vous manquez ici, combien il est douloureux de se déshabituer de vous voir souvent. Parler de vous entre nous n’est qu’une insuffisante consolation !

Verlaine est retrouvé et voici son adresse :

Hôpital St Antoine, salle Bichat, lit n°5 !

N’est-ce pas navrant !

Ses amis comptaient bien sur le froid pour le ramener au refuge des malheureux et ils sont tous d’accord pour trouver que cette circonstance si misérable nous servira à merveille, car c’est à l’hôpital que son imagination s’éveille le mieux. Malheureusement ces mêmes amis manifestent de sérieuses inquiétudes sur l’état de ses facultés actuelles qu’ils jugent très grave ! Il paraît que le flambeau ne donne plus que de faibles lueurs et que ces lueurs éclairent d’assez tristes choses ! On m’a dit enfin que son esprit après une délicieuse incursion dans le mysticisme d’où est née l’admirable pièce “à la Vierge Marie” est retombé maintenant dans la folie de l’inavouable et que ses dernières productions feraient rougir un hussard !

J’espère qu’en votre honneur il rebondira vers le sublime ! Dans tous les cas il a accepté de travailler à notre oeuvre, il a même commencé, (sans vouloir dire ce qu’il faisait) et il est convenu que dès qu’il le jugera utile il me fera prier d’aller le voir. Je vous tiendrai au courant de ce qu’il adviendra minute par minute.

Ne vous laissez pas reprendre par les rhumes, ne méprisez pas les courants d’air et ne vous attardez pas trop en Angleterre.

Voudriez-vous me donner de vos nouvelles et me rappeler au souvenir de votre frère Paris ? Vos amis d’ici vont bien, mais les vendredis sans vous vont mal !

Veuillez agréer, Chère Princesse, l’hommage de mon bien respectueux et profond attachement

Gabriel Fauré

157, boulevard Haussmann

Princesse,

J’ai trouvé en revenant de la campagne le plus charmant souvenir.

Votre pensée me touche tellement, tellement...

Et me plaçant résolument à un plan inférieur, je veux tout de suite ajouter que ce cadeau me cause un pénétrant plaisir.

Depuis si longtemps, je cherchais un cachet qui pût demeurer en évidence sur une table de laque. Et je ne rencontrais que des objets de forme odieusement utilitaire et enrichis de ces mélancoliques petits attributs d’un goût exquis, de couleur hideuse, qui, aux heures de grand abattement prennent une apparence si étrangère, si hostile et semblent narguer notre misère intérieure.

Mais vous, Princesse, avec la sûreté du génie, vous avez su, et sans une hésitation, je le jurerais, choisir un cachet de rêve, transparent, pur, ailé, une petite vision d’artiste fixée dans le verre.

Je sens que je considérerai toujours avec une profonde confiance, avec beaucoup d’amitié émue ce petit illi d’air qui voudrait je crois s’envoler par-dessus les toits et arriver en même temps que les lettres d’amour, pour sceller les serments éphémères , qui bouillonnent sous l’enveloppe et sous la cire.

Princesse, je suis désespéré de n’être pas libre dimanche, mais, si vous me le permettez, je vous téléphonerai et vous demanderai de m’accorder prochainement la joie de causer avec vous. Je vous supplie de croire, je veux que vous sachiez que je vous admire profondément pour tout ce que vous valez et que tout le monde reconnaît, pour tout ce que vous pouvez être et qui est si beau et si émouvant et que je sais. Souffrez, Princesse, que je mette à vos pieds l’hommage de ma fidèle amitié consciente (?) et toute dévouée et de mon respect profond.

Henry Bernstein

Hélas! hélas!...  Heureux ceux qui ont un coeur fidèle : je les jalouse. (Ceci est une confidence attristée et que vous garderez pour vous, je le sais)

Nice, 167 Bd Carnot

 

le 26 -12-25

Ma chère grande amie,

J’ai hâte d’avoir de vos nouvelles. Comment était la traversée ? Comment allez-vous ?

Je vous envoie, avec ces lignes, mes voeux les plus sincères pour la nouvelle année. Croyez-moi, chère Princesse, votre profondément dévoué

Igor Stravinsky

 

Laboratoire de Physique

74, rue de Vaugirard

Madame,

Je n’ai pas eu l’occasion, depuis longtemps, de vous mettre au courant de mes travaux. Mes investigations sont théoriques, c’est d’ailleurs ainsi que se préparent habituellement les applications. Depuis que j’ai été en mesure d’attacher à mon laboratoire un mécanicien exercé, mes appareils se sont perfectionnés comme il était désirable, et je suis heureux, grâce à votre intervention, de poursuivre, sans aucune difficulté, mes recherches.

Je me permets de vous adresser mes souhaits pour l’année qui va commencer, et je vous prie, Madame, d’agréer l’expression de mes sentiments respectueusement dévoués.

Edouard Branly

31 décembre 1913 

(sans date)

Très chère Winnie,

J'étais juste allée à l'appartement nouveau, quand vous êtes venue ! Si j'avais été ici, vous auriez, en prenant la peine de monter, vu le plus navrant spectacle. Ce lieu est devenu, même extérieurement, inhabitable. Outre les travaux de jour et de nuit, la "Ville" depuis ce matin, fait dépiquer l'avenue. Vous connaissez ce bruit des fraiseuses mordant l’asphalte ? Un bruit de dentiste grossi vingt mille fois.

Mais oui, le 16, avec joie et appétit ! Ayez la bonne grâce de me dire un peu avant le nombre des convives. Avez-vous été sans moi aux Arts ménagers ?

Je commence à croire que le petit appartement sera plaisant - grâce au divan ! Sur le tard, je consens à des facilités étranges : on m’a donné (« on », c’est lady Westmacott, cloîtrée au Vendôme Hôtel avec une toute petite perruche en liberté) une table qui roule, pour le thé, - traduisez vin chaud. Ne dois-je pas rougir de mon emménagement coopératif ? Je vous écris appuyée sur une hypothèse, sur l’aile d’une chimère, sur une synecdoque ; j’avais peu de meubles et on me les enlève.

Avant le 16, vous viendrez bien jeter un oeil critique sur ma « tranche » de building ? L’adresse la plus pratique est je crois « Building Marignan, 29 Champs-Elysées » et le téléph : Elysées 00 34. Si on m’avait dit que j’habiterais un « building  !...

Je n’en finis pas de vous écrire, c’est pour me consoler de ma situation. Je vous embrasse, très chère Winnie, et je suis votre

Colette.

 

 

22.8.24.

10, rue de Penthièvre

Princesse,

Je vous remercie de votre mot. Hélas, c'est la médaille des vieux serviteurs ! après 14 ans de service, mon mérite est apparu dans son rayonnement administrateur, voilà tout ce que ça veut dire.

Je suis dans les herbages, en Normandie ; d'une main, j'écris et de l'autre je tiens un parapluie. Il y aura de l'eau dans mon encre. Je pense chaque jour aux jours correspondants de l'an dernier, et je refais le voyage et à nouveau vous bénis.

votre ami,

très respectueusement

Paul Morand