14 avril 1896

Chère Madame,

J'ai vu Bordes hier et je viens en son nom et au mien vous remercier de votre générosité pour notre petite "Schola" naissante.

Nous avons examiné les voies et moyens pour mener à bien notre entreprise de "Johannès Passion", et nous avons constaté que, tout bien considéré, ce concert coûtera environ 3, 000 francs (car je n'avais pas compté dans mon devis les frais de publicité). Si, (étant donné que vous voulez bien nous faire largesse d'un billet de mille francs), vous croyez pouvoir nous répondre qu'il vous sera possible de placer sûrement mille autres francs de billets, dans ce cas, nous pouvons marcher, car, avec la recette de la porte nous couvrirons au moins les mille francs de frais restants et il faut espérer que la recette même dépassera ces mille francs, quoique à cette époque tardive de l'année, bien des gens ne se soucient plus guère d'aller au concert.

Je vous serais donc extrêmement reconnaissant de nous faire savoir si outre les mille francs que vous donnez généreusement, vous croyez pouvoir nous assurer d'un placement de billets pour la somme de 1 000 francs, car ce n'est que dans cette hypothèse que nous pouvons nous permettre d'engager les musiciens, choristes, etc.. et, sans cela, nous risquerions d'endetter notre malheureuse "Schola", qui est déjà assez misérable comme cela !

Encore une prière : dans le cas où nous pouvons marcher en avant pour ce concert, vous m'avez dit que d'Harcourt nous donnerait une salle, mais il serait bon qu'il vous en donnât l'assurance par écrit, car avec lui il faut prendre ses précautions, et nous vous serions extrêmement reconnaissants de lui demander sa salle avec l'orgue pour le vendredi soir 28 mai, pour deux répétitions à fixer postérieurement.

Mille pardons, chère Madame, de vous importuner ainsi, mais notre "Schola" nous passionne tellement et votre bonté pour la vraie musique nous a été si souvent prouvée que nous n'hésitons pas à abuser, espérant que vous absoudrez notre importunité en faveur du double but très élevé à atteindre.

Veuillez agréer, chère Madame, l’expression de mes plus sympathiques hommages,

Vincent d’Indy

PS : Il est bien entendu que nous chanterons entre les deux parties de la Passion, Marthe et Marie, qui fera un très bon intermède au milieu des hautes sévérités de Bach.

Madrid, le 9 Debré 1918

Madame,

Je ne réponds qu'aujourd'hui à votre lettre du 16 novembre parce que je voulais pouvoir vous donner le projet de sujet pour la pièce. Je l'ai, enfin, trouvé réunissant à toute ma satisfaction les conditions que je crois nécesaires pour votre théâtre et pour mon travail.

Ce sujet, vous le trouverez en lisant le chapitre XXVI de la 2ème partie de Don Quijote : El Retablo de Maese Pedro (Le Tréteau de maître Pierre). Je suivrai le texte de Cervantès du commencement de la représentation - faite par des marionnettes sur un petit théâtre placé sur la scène. On supposera que les spectateurs cités dans le texte se trouvent devant le tréteau. On les entendra mais on ne les verra pas. C'est seulement à la fin que Don Quijote monte violemment sur la scène pour punir ceux qui vont à la poursuite de Melisendra et Don Gayferos, et la représentation finirait sur les paroles qu'il prononce (Don Quijote) à la gloire de la chevalerie. Je serai content de savoir que ce sujet vous plaît, comme je l'espère, et en attendant votre réponse - ainsi que celle que vous avez bien voulu m'annoncer au sujet des représentations en spectacle public - je vous prie, Madame, d'agréer mes hommages et de croire à mes sentiments bien respectueusement dévoués. Manuel de Falla.

Lagasca 119

Princesse Polignac Palazzo Montecuccoli Venedig

Bayreuth 15 février 1902

Vivement touchée par l'acte de haute piété pour l'art et par le témoignage des sentiments religieux. Nous vous adressons Princesse nos remerciements émus Reconnaissance et dévouement Toute la famille Wagner

29 décembre 1920 (photocopie confiée par la Fondation Manuel de Falla)

Cher Monsieur,

Je suis tout à fait attristée de savoir que vous avez été si souffrant. J'ai été malade moi-même tout l'été. Je ne puis malheureusement vous fixer aucune date pour la représentation. Prenez tout le temps que vous voudrez pour finir l'oeuvre.

Je suis trop souffrante encore pour faire un projet d'ici longtemps. Tous mes meilleurs souvenirs.

Pcesse Ed de Polignac.

mercredi 24 (sans date)

Princesse

Permettez-moi de vous remercier de m’avoir convié à deux régals artistiques comme ceux d’hier et d’avant-hier.

J’ai éprouvé de réelles jouissances à entendre deux fois ces belles oeuvres que j’aime dans un cadre qui semblait fait pour les faire valoir.

Cet atelier est vraiment une merveilleuse salle de musique et il a sur les salons ce grand avantage que l’élément mondain, d’habitude gênant et décevant,n’y abolit nullement l’impression d’art.

C’était vraiment de très belles et très dignes fêtes.

Pardonnez-moi de vous écrire cela tout crûment, mais je n’ai jamais su garder mes impressions pour moi tout seul -

Merci donc encore, Princesse, et veuillez accepter le sincère hommage d’un déjà ancien ami, Vincent d’Indy.

Mardi (23 juin 1891 ? non daté)

Chère Princesse,

Je me suis enfin décidé à faire ma rentrée à la Madeleine ce matin et vous savez ce qu'on m'y a dit ? Que j'avais eu bien tort de rentrer si tôt ! C'est désolant ! On me croyait à Rome ! Et vous savez si formidablement combien je voudrais y être allé !

A la Madeleine aussi j'ai trouvé cette lettre de Verlaine, datée du 2 juin et que le concierge de l'Eglise n'a pas songé à envoyer chez moi d'où on me l'eût adressée à Venise.

Je l'aurais reçue près de vous et nous eussions pu tout de suite demander des éclaircissements nécessaires sur ce titre inquiétant "L'hôpital Watteau" ! Dès que j'aurai votre réponse, j'irai ou je n'irai pas voir Verlaine suivant ce que vous m'aurez dit. Peut-être vaudrait-il la peine d'aller voir de près cet étrange projet ! Ne sera-t-il pas toujours temps, s'il ne me paraît pas en harmonie avec vos aspirations et les miennes, (permettez-moi de rêver que nous sommes d'accord !) de lui dire que vous n'avez jamais songé à une fantaisie comique et que vous ne la désirez pas ! Bouchor avec qui j'ai rendez-vous demain, comprendrait avec son extrême délicatesse que nous laissions en suspens, jusqu'à nouvel ordre, nos agréables projets de collaboration.

Voici des nouvelles d'ici : Duez est douloureusement mais non gravement souffrant depuis 24 heures. Il a l'estomac malade et comme tous les géants, rarement entamés par le mal, il geint beaucoup ! Henriette est fort occupée de son départ pour Croissy, de sa mère malade, de mille choses. Il paraît qu'elle vous a envoyé hier une dépêche que vous n'avez pas comprise ; je n'en suis pas surpris et je ne l'aurais pas comprise davantage ! Mais je sais que son intention était bonne et qu'en vous envoyant le nom du morceau que Roger chantait tout le temps à Venise, elle voulait simplement vous égayer !

Est-ce-que je ne vous ennuie pas avec tant de lettres, de dépêches ! Il semble que je frappe constamment à votre porte tandis que vous voudriez la paix et la tranquillité ? Si vous saviez comme il me tarde, comme il me tarde ! Votre mille fois reconnaissant Gabriel Fauré

(1918 ? non daté)

102 bd Haussmann

Princesse,

Quel ennui - je ne dis pas que, moi qui n'y vois pas clair, je vous aie longuement écrit - mais que vous qui souffrez du bras (je n'en savais rien, j'en suis navré), vous m'ayiez répondu - pour un résultat nul. En effet (et cela tient probablement 1°- à ma mauvaise écriture, 2°- à la longueur exagérée de ma lettre, longueur qui a dû vous rebuter dès la seconde page) je vous disais exactement le contraire de ce que vous avez compris. Je vous disais : "Je vois des inconvénients, peut-être imaginaires, à dédier au Prince les 3 derniers volumes de mon livre. Mais je n'en vois aucun à lui dédier le prochain (le 2ème) "A l'Ombre des jeunes filles en fleurs". Vous me répondez : "Du moment que vous voyez des inconvénients à dédier au Prince le 2e volume". Or, (puisque sans cela vous aimeriez que je lui dédiasse, et que cela n'existe pas puisque je vous ai écrit le contraire), dans le doute, pressé par le temps, croyant m'inspirer du sentiment de votre lettre, j'envoie exprès quelqu'un à Étampes demander à l'imprimeur d'ajouter la dédicace. Je n'ai plus le temps de la faire longue (Chaque jour j'attendais heure par heure votre réponse!). J'ai mis simplement ceci : A la mémoire chère et vénérée du Prince Edmond de Polignac. Hommage de celui à qui il témoigna tant de bonté et qui admire encore, dans le recueillement du souvenir, la singularité d'un art et d'un esprit délicieux. J'espère qu'il sera temps encore et que cela pourra être imprimé. Maintenant, si pour une raison quelconque, (ce que je trouverais tout naturel) vous préfériez, malgré tout, pas de dédicace, ayez la bonté de me faire télégraphier. Dans le cas contraire, ne prenez pas la peine de me répondre et la dédicace sera imprimée, sauf impossibilité matérielle de la Semeuse (l'imprimerie d'Étampes). Ce qui m'a décidé à envoyer la dédicace, c'est naturellement surtout le fait que la raison que vous donnez contre elle, et avec regret semble-t-il, est une raison que je ne vous ai nullement donnée comme vous paraissez le croire puisqu'au contraire je trouvais les objections possibles pour les autres volumes non fondées pour celui-là. Mais c'est aussi parce que j'ai vu Morand (avant de recevoir votre lettre), que je lui ai dit mon impatiente attente (sans lui parler naturellement des raisons que je vous avais soumises, des objections possibles, ni des ennemis jaloux) et qu'il m'a parlé avec force du plaisir que cela vous ferait qu'il me conseillait de ne pas anéantir en attendant une permission qui viendrait peut-être trop tard. Or Princesse je désire beaucoup vous faire plaisir. Ma lettre de l'autre jour - de ces lettres gauches où l'on écrit dans l'indécision de ce qu'on pense, avec l'imprécision de la vérité - n'a pas pu vous faire plaisir. Peut-être maintenant la dédicace vous en fera-t-elle et un malentendu de vingt ans sera-t-il dissipé. De cela je jouirai matériellement peu, puisque je ne sors jamais, mais il me sera doux, même à distance, de nous sentir "bien ensemble", de ne plus avoir dans les lettres de "Cher Monsieur" etc.

Daignez agréer, Princesse, mes hommages respectueux,

Marcel Proust

Varsovie. Nowy-Saviat 47 m. 26

 

29/XII/ 1924

 

Princesse,

J'espère que vous avez reçu ma dépêche et ma lettre d'excuses pour le retard involontaire que j'ai mis à répondre à votre si aimable proposition. Mon ami le comte Auguste Zamoyski vient de m'écrire à son retour de Paris, pour me faire part de la conversation qu'il a eue avec vous au sujet de la composition que vous désiriez me faire faire. Il m'en a donné quelques détails que je ne connaissais pas. Ainsi vous désiriez, paraît-il, que la chose soit prête pour le mois de mai. Ensuite que le nombre des exécutants d'orchestre ne dépasse pas 20 personnes. J'aimerais savoir de vous-même si ces informations sont exactes, puisque vous ne m'en avez rien dit dans votre lettre. Comme il y a plus de trois semaines que je vous ai écrit et n'ai pas reçu encore votre réponse, je vous prie d'être si aimable de me faire savoir si vous n'avez pas changé de projets, car comme je suis surchargé de travail, et malheureusement l'état de ma santé n'est pas très satisfaisant, je veux distribuer mon travail de telle sorte pour ne pas être obligé de le faire trop hâtivement plus tard. Je vous serai donc très reconnaissant, Princesse, de me donner le plus tôt possible une réponse détaillée et définitive.

Daignez agréer, Princesse, l'expression de mes hommages les plus respectueux.

Karol Szymanowski

La Treille muscate

 

Saint-Tropez,

 

Var

Très chère Winnie,

Votre lettre m'a touchée infiniment. On devrait tout cacher, sauf l'amour, ( et encore !) aux êtres qu'on aime. Et ne leur montrer qu'un édifice de chair solide, d'âme cristalline, de sourires et d'éternité. Pourtant, sans mentir, je puis vous dire que je vais mieux. Sans doute ne me faut-il que du repos. Mais ceci est une médication extravagante.

Hier une aimable surprise : Daisy Fellowes pousse ma grille et entre, venue à pied, légère, pareille à une jeune fille ! Vous pensez bien que nous l'avons reconduite à son parfait yacht, confortable merveille qui recélait, entre autres trésors, deux jeunes filles Fellowes inconnues de moi. La plus noire est superbe. Peut-être aurons-nous la bonne fortune de passer deux jours sur le "Sister Ann".

Très chère Winnie, j'espère votre arrivée, j'espère votre séjour en Provence. Les deux me sont bien nécessaires, car j'ai pris au cours de longues années deux habitudes qui ne sont contradictoires qu'à première vue: celle de me passer de vous et celle de compter sur vous ! Je vous embrasse et je ne cesse de penser que vous serez tout à fait, cette année, victorieuse de tout et de vous-même. Maurice Goudeket est respectueusement à vos pieds.

Colette.

(juin 1894 ? non daté Brouillon de lettre ?)

Mon cher Fauré

Je vous ai écrit de Paignton il y a quatre ans une lettre très simple que vous avez peut-être conservée et dans laquelle je vous demandais de me faire une oeuvre sur un poème choisi par nous, et je vous proposais de vous remettre 25 000 frcs pour ce travail. Je retrouve ici à Paignton la lettre pleine de reconnaissance et d'enthousiasme que vous m'avez écrite pour accepter ma proposition qui me semblait alors (d'après votre lettre) inspirée.

Vous en parliez comme d'un grand bonheur et il vous tardait, disiez-vous, de vous mettre au travail pour composer une oeuvre "qui vous appartiendra bien complètement". Depuis, que sont devenus vos projets ou plutôt vos engagements. De mon côté je les ai remplis presqu'entièrement, confiante dans le zèle que vous témoigniez. Je n'ai pas attendu que vous...

...Après un long pourparler avec Bouchor, Samain, vous m'écrivez enfin que vous avez commencé quelque chose, mais peu de temps après vous renoncez à votre projet de Buddha. Alors, en voulant vous laisser toute liberté, je vous propose d'abandonner définitivement le poème de Samain et de me faire une autre oeuvre plus à votre goût. Depuis cette époque, j'ai attendu que vous m'apportiez un nouveau projet ou que vous me reparliez de nos conventions - sujet de tant de conversations- mais vous ne m'en avez plus rien dit et c'est ainsi que s'échouent tous nos projets merveilleux. Et l'accomplissement de l'engagement que vous aviez pris si joyeusement devient une chose pénible - (ce que je croyais être une source de repos) -

J'avoue que je ne comprends pas le pourquoi et le comment de ce changement. Si vous n'aviez pas fait d'autres oeuvres depuis que vous êtes formellement engagé vis à vis de moi, je comprendrais encore, mais ce n'est pas le cas. Ce que je vous écris. je ne charge aucune tierce personne de vous parler de ceci. Nous sommes assez liés pour que je puisse vous parler franchement comme lorsque je vous ai écrit la première fois. Je voudrais savoir ce que vous comptez faire. Voulez-vous me faire une série de mélodies sur des poèmes quelconques ? Choisissez la forme d'oeuvre qui vous conviendra, mais décidons quelque chose. C'est une grande mélancolie de sentir combien nos actions les plus sincères et apparemment les meilleures tournent contre nous et de savoir que ce que je croyais être une source de repos, une occasion rare de faire une oeuvre libre ne devient qu'une source de malentendus et de discussion, pour moi tout particulièrement douloureuse? Vous savez toute mon admiration et mon amitié. j'ai voulu vous donner une preuve de l'une et de l'autre...