Dear Winnie,

Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue, et je ne cesse de penser à vous. J’ai la certitude que vous allez aller mieux, vous avez touché le fond de votre abîme, insensiblement le progrès va avoir lieu, l’avenir qui réserve quelque chose à tous les humains ne peut être vide pour vous pleine de vie, d’espoirs, d’imagination, de tendresse. Faites dire quand vous viendrez, votre vieille Anna.

Mardi (23 juin 1891 ? non daté)

Chère Princesse,

Je me suis enfin décidé à faire ma rentrée à la Madeleine ce matin et vous savez ce qu'on m'y a dit ? Que j'avais eu bien tort de rentrer si tôt ! C'est désolant ! On me croyait à Rome ! Et vous savez si formidablement combien je voudrais y être allé !

A la Madeleine aussi j'ai trouvé cette lettre de Verlaine, datée du 2 juin et que le concierge de l'Eglise n'a pas songé à envoyer chez moi d'où on me l'eût adressée à Venise.

Je l'aurais reçue près de vous et nous eussions pu tout de suite demander des éclaircissements nécessaires sur ce titre inquiétant "L'hôpital Watteau" ! Dès que j'aurai votre réponse, j'irai ou je n'irai pas voir Verlaine suivant ce que vous m'aurez dit. Peut-être vaudrait-il la peine d'aller voir de près cet étrange projet ! Ne sera-t-il pas toujours temps, s'il ne me paraît pas en harmonie avec vos aspirations et les miennes, (permettez-moi de rêver que nous sommes d'accord !) de lui dire que vous n'avez jamais songé à une fantaisie comique et que vous ne la désirez pas ! Bouchor avec qui j'ai rendez-vous demain, comprendrait avec son extrême délicatesse que nous laissions en suspens, jusqu'à nouvel ordre, nos agréables projets de collaboration.

Voici des nouvelles d'ici : Duez est douloureusement mais non gravement souffrant depuis 24 heures. Il a l'estomac malade et comme tous les géants, rarement entamés par le mal, il geint beaucoup ! Henriette est fort occupée de son départ pour Croissy, de sa mère malade, de mille choses. Il paraît qu'elle vous a envoyé hier une dépêche que vous n'avez pas comprise ; je n'en suis pas surpris et je ne l'aurais pas comprise davantage ! Mais je sais que son intention était bonne et qu'en vous envoyant le nom du morceau que Roger chantait tout le temps à Venise, elle voulait simplement vous égayer !

Est-ce-que je ne vous ennuie pas avec tant de lettres, de dépêches ! Il semble que je frappe constamment à votre porte tandis que vous voudriez la paix et la tranquillité ? Si vous saviez comme il me tarde, comme il me tarde ! Votre mille fois reconnaissant Gabriel Fauré

mercredi (1897 ou 98 ? non daté)

Dear Winn

Merci des détails écrits en du gaulois (?) qui m’a donné un aperçu très complet de la Fête. Un des plus jolis numéros pour moi eût été de voir votre tête entre celles de vos deux dîneurs.

J’ai trouvé ici Le Figaro, merci d’avoir pensé à me l’envoyer. Je suis heureux que le dîner à Puteaux fut réussi. J’ai envoyé le prix de ma cotisation que ce carotteur de secrétaire ne manque jamais de m’adresser, moi qui n’y mets jamais les pieds, mais je tiens à en être puisque cela facilite à Madame Bibi quantité de faux en mon nom.

Vous devez être dans le coup de feu du départ. Je crains bien en effet que les détails du confort de la vie ne soient très sommaires à Bayreuth. Ce qui doit être à redouter surtout, cela doit être la mauvaise qualité des lits.

Je ne suis pas bien content de ma cure quant à l’eczéma ; je n’ai pas retrouvé la vertu sédative de l’année dernière, il faut dire que ma maladie à Paris avait totalement supprimé l’eczéma qui naturellement a reparu avec violence dès mon retour à la santé, je suis donc venu ici en moins bon état que l’année dernière, mais je vais très bien quant au reste. L’état général est meilleur, j’ai un très solide appétit.

En réponse à votre question, je ne pourrai pas être à Bayreuth avant le 26, c’est-à-dire pour la deuxième série, vous pourrez donc rendre à M. ? mes quatre premières places, à moins que vousn’en disposiez pour un amateur, ce qui me fera rentrer dans les premiers frais, de quatre vingt francs.

Je suis retardé par une suspension de cure forcée de deux jours. Je prendrai vingt-deux bains. Je resterai un jour à Genève et peut-être, si la Princesse est à Amphion irai-je lui faire une visite de deux jours ; de là je m’élancerai  par Bâle, Wurzbourg,Nuremberg,  vers le Palais de Fantaisie.

Merci bien-aimée chérie Winn, de tes tendresses, vous êtes tout pour moi et je suis bien fier d’être pour un peu dans votre vie. Je t’aime bien tendrement et t’embrasse comme je t’aime. ton Edmond.

(Juillet 1891 ? non daté)

Madame,

Je me présenterai chez vous samedi à 3 heures, espérant que ce jour et cette heure vous conviendront. Dans le cas contraire, je vous prie de me le faire savoir, & je pourrai aller vous voir lundi à la même heure, ou plus tôt.

A moins d'un nouvel avis de votre part, j'irai vous voir samedi.

M. Fauré m'a parlé du Bouddha comme sujet, et il a dû vous dire que moi-même je méditais une oeuvre litéraire (accompagnée de musique) sur ce sujet. Ce n'est pas un obstacle absolu à ce que je fasse, sur le même sujet, une autre oeuvre purement musicale pour M. Fauré. Toutefois il faudrait que cette oeuvre ne fût pas de trop longue étendue. M. Fauré m'a paru partager mes idées à ce sujet. Depuis que je l'ai vu, j'ai pensé que l'on pourrait traiter "La naissance du Bouddha", en deux parties, une dans le ciel, une sur la terre. Ce serait présenter la légende en raccourci. Mais je ne tiens aucunement à cette idée, et je suis prêt à faire tout autre chose, sur le Bouddha ou sur un autre sujet. Toutefois il me serait difficile de traiter pour M. Fauré les mêmes scènes (développées) que j'aurai à écrire pour mon Bouddha, préparé depuis longtemps. Pour tout autre sujet, je serai heureux, Madame, de faire ce qui vous sera agréable, sous la réserve, indiquée par vous-même, que le sujet ne me sera pas antipathique.

Veuillez agréer, Madame, l'expression de mon respectueux dévouement.

M. Bouchor

.Madame, le projet dont je vous avais vaguement parlé sans vous en indiquer l'essence ayant paru prendre consistance ces derniers temps, je viens vous dire en quoi il vous touche, et ce que vous pouvez faire pour lui.

Notre illustre amie Sarah Bernhardt ayant exprimé le désir de réciter quelques unes de mes poésies dans une réunion choisie et nombreuse strictement composée de noms par elle et par moi désignés, et sur un terrain à la fois neutre et brillant, votre magnifique hall m'est apparu comme un idéal lieu de réalisation de ce rêve et j'ai songé  à vous demander de me l'abandonner pour une soirée, au nom de la gracieuse sympathie que vous m'avez témoignée et de votre haute bienveillance acquise à toute digne manifestation d'art.

Veuillez bien voir en la présente démarche un fruit de cette noble réputation, Madame, et me savoir d'avance parfaitement soumis à toute circonstance pouvant entraver votre acquiescement.

avec mes plus distingués compliments

Comte Robert de Montesquiou

P.S. La séance pourrait avoir lieu un soir de septembre et se recommande, en tout cas près de nous, Madame, du plus absolu secret.

Engadine. 20 août 92 

(mi-juillet mi-août 1891 non daté)

Chère Princesse,

La mélodie m'est enfin rendue et je vous l'envoie, plein de crainte, plein de terreur !

Ai-je bien traduit ce merveilleux cantique d'adoration ? Je ne sais.

"Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches" 

Et si la première lecture ne vous satisfaisait pas, voulez-vous me promettre de ne pas perdre courage et de la relire de nouveau ? L'interprétation en est difficile : lente de mouvement et agitée d'expression, heureuse et douloureuse, ardente et découragée !

Que de choses dans trente mesures ! Et n'allez-vous pas trouver que je fais mille embarras ?

J'ai eu le bien grand plaisir de parler de vous et du merveilleux séjour à Venise avec d'Indy de passage à Paris. Bientôt il ira à Tencin ? et ce projet, quand il en parle, met un peu de rouge à ses pommettes. Sans succès, hélas, j'ai essayé de lui arracher le secret de cette force dont il a le monopole exclusif et qui fait de lui le Samson de la musique !!

Hier soir j'étais convié à une fête chez Mme de Montebello où M. de Montesquiou devait montrer en liberté toute sa Lyre !

Mais je m'ennuie trop pour bien écouter et j'ai profité d'une belle averse pour aller passer la soirée à Croissy chez nos amis qui vont très bien, tous.

J'ai fait aussi mes adieux à Mme Greffulhe en déplacement pour la Cité Sacrée d'où elle reviendra, je l'espère, blessée d'amour pour Parsifal ! Son mari ne l'accompagne pas, ce dont il nous faut féliciter. Il n'eût pas manquer de nous servir, au retour, maintes Clairinnades.

Dites-moi bien vite, je vous en prie, si Green vous satisfait ? Je mourrai d'impatience, ayant voulu vous être agréable et redoutant plus que tout de vous déplaire.

Votre bien profondément reconnaissant

Gabriel Fauré

22.8.24.

10, rue de Penthièvre

Princesse,

Je vous remercie de votre mot. Hélas, c'est la médaille des vieux serviteurs ! après 14 ans de service, mon mérite est apparu dans son rayonnement administrateur, voilà tout ce que ça veut dire.

Je suis dans les herbages, en Normandie ; d'une main, j'écris et de l'autre je tiens un parapluie. Il y aura de l'eau dans mon encre. Je pense chaque jour aux jours correspondants de l'an dernier, et je refais le voyage et à nouveau vous bénis.

votre ami,

très respectueusement

Paul Morand

Paris, 11 rue Soufflot,

2 juin 1929.

Princesse,

Le jour où j'ai eu l'honneur de vous être présenté, vous m'avez dit qu'il vous serait agréable d'être renseignée avec quelque précision sur l'appareil dont les biologistes du Collège de France souhaitent si vivement être pourvus. En conséquence, deux d'entre eux, M. André Mayer, directeur du laboratoire d'Histoire naturelle des corps organisés, et M. Henri Piéron, directeur du laboratoire de Physiologie des sensations, se sont mis en devoir de composer une notice sur l'oscillographe cathodique et son emploi en biologie. 

La rédaction en a été entravée par diverses corconstances accidentelles ; mais il n'y avait pas péril en la demeure, car le Ministre des Finances et le Ministre de l'Intérieur n'ont pris que la semaine dernière les dispositions requises par les articles 17 et suivants du Décret : en sorte qu'il nous a été impossible jusqu'ici d'informer officiellement l'Administrateur du Collège de France de la décision prise par le Conseil et de la communiquer au public.

Enfin, toutes les formalités administratives sont aujourd'hui remplies, et j'ai reçu, tirée à une trentaine d'exemplaires, la notice désirée. J'en adresse un exemplaire à chacun des membres du Conseil d'Administration, et vous en recevrez une dizaine en même temps que la présente lettre. Je garde les autres à l'intention des chroniqueurs scientifiques qui auront prochainement l'occasion de parler de la Fondation Singer-Polignac dans les revues ou les journaux.

Je souhaite, Princesse, que cette notice vous satisfasse et qu'elle vous donne le juste sentiment du grand bienfait dont la science française vous sera redevable. Ce que je puis en tous cas attester, c'est la joie qu'ont ressentie mes collègues quand ils ont appris la belle nouvelle. Le Collège de France doit célébrer dans un an, au mois de juin prochain, le 4ème centenaire de sa fondation par le roi François 1er, et des savants venus des quatre coins du monde participeront à ces fêtes. Nous serons fiers de montrer à nos hôtes étrangers, comme un rare joyau, le bel appareil, tout nouvellement installé, dont la Princesse Edmond de Polignac aura doté notre vieille maison.

Veuillez agréer, Princesse, l'hommage de mon très profond respect.

Joseph Bédier

Vers 1932 (non daté)

 

Claridge, Champs-Elysées

Me voilà, me voilà ! très chère Winnie, que c'est agréable d'être eng... par vous ! C'est le seul masochisme que je me connaisse. Attrapez-moi encore ! Il faisait un froid indicible à Valence, ciel vert et glacé, mistral qui balayait tout à 75 à l'heure.

Voulez-vous venir me blâmer au Claridge ? Venez ! Choisissez entre:  jeudi 2, vendredi 3. Et laissez-moi seulement le temps, en me le disant, de faire faire la galette salée et le vin à la cannelle ! Je vous raconterai en peu de mots mes campagnes. Venez avec tous mes produits : je bifferai sur vous ce qui sera inutile. J'espère que le charmant couple Patacharles (sic) sera libre,- je leur écris. Amenez qui vous plaira, on s'asseoira dans la baignoire, comme on fait dans toute orgie digne de ce nom. Croyez, très chère Winnie, que je vous aime de tout mon coeur,

Votre Colette