Récital de Philippe Hattat

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Avant-propos

Ce soir, le jeune pianiste Philippe Hattat nous propose un programme qui met à l'honneur trois pianistes-compositeurs, chacun à un siècle d'écart : Ludwig van Beethoven au début du XIXe siècle, Nicolaï Medtner au début XXe et, pour finir, Philippe Hattat lui-même, pianiste et compositeur du XXIe siècle ! Mais si je suis ravi de présenter ce concert, c’est aussi parce que j’ai eu plusieurs fois l’occasion de travailler avec Philippe, au fil des soirées thématiques de la Fondation, et que j’ai pu apprécier son enthousiasme, son engagement, sa curiosité très éclectique dont le programme d’aujourd’hui offre une nouvelle illustration.

Il s’ouvrira sur un chef-d’œuvre : la Sonate opus 110 de Beethoven, l'avant-dernière, composée en 1821, presque simultanément avec l'opus 111. On peut donc voir dans cette Sonate en la bémol majeur un des aboutissements de l'art beethovenien de la sonate, qui a si profondément bouleversé l'histoire musicale… Rappelons-nous en effet que la sonate classique viennoise, à la fin du XVIIIe siècle, est encore une forme relativement conventionnelle, même si elle a donné lieu à des compositions marquantes de Haydn, Mozart ou de jeune Beethoven. Elle n’en décline pas moins un modèle presque unique avec ses trois mouvements et leurs développements : modèle que Beethoven va bouleverser pour faire de chaque sonate une création personnelle. Dès la « Pathétique », on voit apparaître des introductions caractéristiques qui donnent le climat de l’œuvre ; puis Beethoven bouleverse l'ordre des mouvements, comme dans la « Clair de lune » qui commence par une méditation. Les grandes sonates de la fin de sa vie marquent l’achèvement de ce mouvement dans des œuvres totalement originales, sans pour autant abandonner totalement certains héritages de la forme sonate. L’opus 110 se caractérise ainsi, dès son premier volet, par une poésie très personnelle, tout en suivant le jeu traditionnel des thèmes pour aboutir à une superbe réexposition. Mais après cette introduction vient un scherzo plus étrange par ses harmonies dépouillées, qui rappellent celles des ultimes Bagatelles pour piano. Enfin, et surtout, l'extraordinaire mouvement final commence par une sorte de récitatif – presque de confession. Et ce bref mouvement lent va s'enchaîner avec une grande fugue emblématique du dernier Beethoven qui privilégie désormais cette forme délaissée par le classicisme, redécouverte à travers Bach et Haendel. Mais ce finale à l'architecture savante comporte aussi, par son climat, une dimension symbolique qui résume toute la démarche Beethovenienne : la conquête de la joie par la volonté conduisant à une forme d'apothéose.
Revenant sur l’opus 110 le grand pianiste Jörg Demus conseillait « à chacun de s'engager lui-même, tout entier, dans cette œuvre et de la vivre, en quelque sorte, dans toutes ses péripéties, depuis l'état d'innocence qui règne encore sur les dernières pages jusqu'aux conflits, aux souffrances, au désespoir, et au vigoureux sursaut, enfin, qui marque le retour offensif de l'esprit. Car c'est bien là que réside la puissance à la fois bouleversante et exaltante de l'op.110 : le triomphe de l'esprit. »

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Un siècle après Beethoven, le compositeur russe Nicolai Medtner se trouve dans une situation très différente face au genre « sonate ». A la fin du XIXe siècle, celui-ci est en effet en désuétude. Après les grandes sonates roùmantiques de Schubert, Chopin, Brahms et Liszt, les compositeurs pour piano privilégient formes libres chères à Moussorgski, Fauré ou Chabrier. Autour de 1900, on ne compose quasiment plus de sonates pour piano, et guère plus de concertos, genres qui semblent appartenir au XIXe siècle. C’est alors qu’un certain nombre de compositeurs, et notamment de musiciens russes, vont remettre ces genres à l'honneur. C’est le cas de Rachmaninov dont on sait l’attachement à la tradition, mais aussi de son contemporain moins connu Nicolai Medtner qui, au début du XXe siècle compose pas moins de 14 sonates pour piano.
Medtner est né en 1879. D’abord connu comme virtuose, il a composé pour son instrument mais également de la musique de chambre et des mélodies. Professeur au conservatoire de Moscou, il quitte son pays après la révolution et va vivre notamment en France, où il compte parmi ses proches le chef d’orchestre Paul Paray et l’organiste Marcel Dupré. Il finit sa vie en Angleterre ou un riche mécène, maharadjah, lui permet d’enregistrer l’intégralité de son œuvre. Il bénéficie également de l’engagement de grands interprètes, en particulier le pianiste Émile Guilels qui diffuse sa musique et contribue à la sauver de l’oubli.
Medtner n’éprouve aucun besoin d’inventer un langage nouveau – contrairement à la plupart des artistes du XXe siècle naissant. C’est un conservateur militant, ferraillant contre Stravinski, Schönberg, Bartok et même Richard Strauss, trop moderne à ses yeux. Sa propre musique n’en est pas moins très personnelle, quoique fidèle au lyrisme romantique, mais aussi à l’art du contrepoint qui sous-tend beaucoup de ses compositions. Ses sonates sont souvent regroupées par cycles : ainsi, au sein de l’opus 53, la Sonate romantique et la sonate de L’Orage. La première qu’on va entendre ce soir est un chef-d’œuvre d’une puissance irrésistible avec son premier mouvement, plutôt méditatif, puis un extraordinaire scherzo, très virtuose, qui constitue le sommet de l’œuvre. Il est suivi par une méditation, et par un finale à nouveau très brillant qui reprend certains éléments des mouvements précédents. Difficile de résister à la science de la forme et à la l’énergie qui se dégagent de cette musique, comme le souligne Guy Sacre dans son ouvrage sur le piano : « Medtner, cœlacanthe égaré au siècle de Schönberg, n'est pas neuf ; mais ilest original, par sa technique, comme par sa façon de couler la sève russe dans des moules germaniques ».

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Enfin je dirai simplement quelques mots de la pièce que la pièce de Philippe Hattat dont nous allons entendre la création. Hattat, comme Medtner a choisi de se consacrer à la composition parallèlement à son activité de pianiste. Il a étudié notamment auprès du compositeur Michel Merlet qui lui a transmis, à lui aussi, le goût du contrepoint. Il professe une vive admiration pour Ligeti, pour ses recherches de formes et de sonorités nouvelles, combinée au sens du détail et de l'artisanat. Il
admire également Messiaen (étant lui-même pianiste du Trio Messiaen), l'Américain George Crumb, ou encore les Français Jean-Louis Florentz et Philippe Manoury. Dans les premières pages qu’il a composées, comme dans celle qu'on va découvrir ici même, Philippe Hattat s'attache particulièrement à la couleur sonore et aux harmonies les plus sophistiquées. Sa pièce joue avec les résonances et même les micro-intervalles. La forme est celle d'un thème et variations : autrement dit une sorte de berceuse, suivie de cinq mouvements enchaînées, le tout dans une atmosphère nocturne. Quant au titre de l’œuvre Diapre Nycterine, il renvoie à la passion de Philippe Hattat pour la linguistique, passion qui lui a inspiré ces deux mots imaginaires : diapre renvoyant à diapré qui signifie de couleur variable et changeante ; et nycterine dont la racine renvoie à la nuit et à l’idée de « nocturne ».
D'un chef-d’œuvre célèbre à un chef-d’œuvre méconnu, en passant par une création, voici donc trois façons de découvrir Philippe Hattat, pianiste et compositeur.

Benoît Duteurtre

Note de programme

Œuvre de pleine maturité, la 31e Sonate opus 110 de Ludwig van Beethoven déploie, malgré sa relative brièveté, tout le génie de son créateur. Le savant mélange entre différents types d’écriture et de formes (notamment dans le très opératique 3e mouvement, mêlant récitatif, air et même fugues) démontre le génie de son artisanat compositionnel (écriture complexe des fugues, structures mélodiques communes entre les thèmes des mouvements), et rassemble en son sein toute l’expressivité et les puissantes émotions qu’il est concevable d’imaginer (de la plus profonde dépression à l’euphorie exaltante).
Avec la 12e de ses quatorze sonates, la Sonata Romantica opus 53 n°1, le Russe Nikolaï Medtner, compositeur injustement méconnu (plus introverti et à l’ombre de son ami plus démonstratif mais néanmoins génial Rachmaninoff), signe une des plus belles et intenses pages qu’il nous ait léguées. Tout comme Beethoven, Medtner fait montre, de manière fortement personnelle, d’un artisanat compositionnel abouti et complexe, par la riche écriture contrapuntique et la recherche d’audacieuses harmonies, joint à un large panel expressif et émotionnel par son lyrisme tout russe et à une narrativité qui se rapproche de celle de Schumann ou de Liszt.
Une œuvre de ma plume, composée pour l’occasion, vient compléter le programme comme un interlude, mêlant incantations, gestes fugaces et chatoiement harmonique.


Philippe Hattat

Programme

Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Sonate pour piano n°31 en la bémol majeur opus 110 

  • Moderato cantabile, molto espressivo 
  • Allegro molto 
  • Adagio ma non troppo

 

Philippe Hattat (né en 1993)

Diapre Nyctérine (création mondiale) 

 

Nikolaï Medtner (1880-1951)

Sonata Romantica en si bémol mineur opus 53 n°1  

  • Romanza. Andantino con moto, ma sempre espressivo
  • Scherzo. Allegro
  • Meditazione. Andante con moto (espressivo, ma semplice)
  • Finale. Allegro non troppo
Interprète
  • Philippe Hattat piano

Biographie

© Sylvain Picart

Philippe Hattat piano

Né en 1993, Philippe Hattat entame ses études musicales à l’âge de huit ans au Conservatoire de Levallois-Perret. Il entre dès 2003 au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris en classe de piano puis en 2006 en classe d’accompagnement. Depuis septembre 2011, il intègre plusieurs classes du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris : piano avec Jean-François Heisser, accompagnement avec Jean-Frédéric Neuburger puis, en 2014, dans le cursus supérieur d’écriture et enfin l’orchestration en 2017.

Il suit également l’enseignement en composition et orchestration de Michel Merlet entre 2005 et 2011. Il pratique le clavecin et l’orgue depuis 2008 avec Benjamin Steens, ainsi que le violoncelle entre 2004 et 2014. Il intègre en octobre 2014 la classe d’improvisation à l’orgue de Pierre Pincemaille au Conservatoire à Rayonnement Régional de Saint-Maur-des-Fossés, et obtient son prix dans cette discipline en juin 2016. Très impliqué dans la création contemporaine, il a dernièrement participé à plusieurs premières mondiales, comme les cycles Imago Mundi et Hölderlin-Lieder d’Olivier Greif, ainsi que la création mondiale partielle des études pour piano de Philippe Manoury, avec Jean-Frédéric Neuburger durant l’édition d’août 2016 du Festival Berlioz. Son horizon musical s’étend à l’étude et la pratique de la musique médiévale (chant grégorien, polyphonies vocales improvisées) et aux musiques traditionnelles extra-européennes (pratique du gamelan de Java centrale, étude des polyphonies vocales géorgiennes avec l’ethnomusicologue Simha Arom, étude des chansons traditionnelles zoroastriennes).

Il est lauréat du Concours international de piano Claude Bonneton de Sète en 2010 (1er prix et prix du public), du Concours international de piano d’Orléans en 2016 (prix mention spéciale Ricardo Viñes, prix mention spéciale Alberto Ginastera, et prix de composition André Chevillon Yvonne Bonnaud) et du Concours international Giorgio Cambissa en 2016. Philippe Hattat s’intéresse à de nombreux autres domaines du savoir (sciences physiques, géologie, philosophie, archéologie, anthropologie), avec une prédilection pour la linguistique comparative et l’étymologie.

En janvier 2020 paraît, avec un grand succès, son premier enregistrement pour B Records dans la collection « Deauville Live », consacré aux Chants de l’âme d’Olivier Greif avec la soprano Marie-Laure Garnier. Vient de paraître le Quadruple Concerto d’Oliver Greif enregistré live lors du Festival de Pâques de Deauville 2021 aux côtés de Pierre Fouchenneret, Lise Berthaud et Yan Levionnois, ainsi que l’orchestre du festival dirigé par Pierre Dumoussaud. 

Philippe Hattat est en résidence à la Fondation Singer-Polignac en tant que soliste, ainsi qu'au sein du Trio Messiaen.