Nocturne - Compagnie La Tempête

Posted in Concerts de saison

temple protestant de l'oratoire du louvre - 145 rue Saint-Honoré 75001 Paris

Note d'intention

Les Vêpres de Sergueï Rachmaninov : témoignage émouvant d‘un homme profondément imprégné d’une tradition orthodoxe millénaire. Écrites en 1915 en moins de deux semaines, elles furent ensuite créées durant la Grandue Guerre, le 10 mars 1915 à Moscou, avant de devenir finalement interdites par le régime soviétique dès 1917. 

J’ai découvert pour la première fois cette œuvre en la chantant moi-même au sein d’un chœur, qui était alors dirigé par ma professeure de direction de l’époque, Valérie Fayet. Ce fut un vrai choc émotionnel ! Cette musique offre une sensation de « simplicité » alors qu’elle est en fait d’une architecture très complexe et très inhabituelle dans le traitement quasi orchestral du chœur à cappella. Les mélodies m’ont tout de suite frappé par leur pureté et leur incandescence. Des mélodies venues du fond des âges, inspirées des traditions à la fois populaires et religieuses de ces pays slaves. J’ai aussi été marqué par le travail harmonique de Rachmaninov qui donne au chœur la sensation d’un instrument extrêmement puissant, une sorte d’orgue humain et vocal où l’harmonie y est dense et offre une sensation de plénitude. La complexité de cette musique se trouve le plus souvent dans l’organisation des voix, du contrepoint entre elles. L’harmonie y est souvent assez pure, d’inspiration modale, c’est-à-dire inspirée des modes de différentes régions de Russie : mode Znamenny, mode Kiéven ; ainsi que des modes grecs anciens (utilisés dans le chant byzantin). Cette harmonie accompagne tendrement et avec émotion chaque ligne mélodique, elle la complète dans sa fragilité et l’accompagne dans sa puissance. Ces mélodies peuvent ainsi s’exprimer librement à travers un rythme étonnement très souple. La musique progresse à l’aide de grandes dynamiques (crescendo, decrescendo), d’une façon chaloupée telle une houle prenant des formes indéfiniment variées. 

C’est sans doute l’œuvre de Rachmaninov que je préfère. J’y trouve à la fois toute la sensibilité et la sensualité d’une musique humaine, presque charnelle, et dont la densité est profondément reliée aux éléments naturels qui nous entourent. Cette musique n’est jamais démonstrative, elle offre la justesse d’une musique sacrée dans son sens le plus profond. C’est aussi une puissante musique de rituel, d’un rituel sans âge, détaché de tout jugement esthétique par son langage hors du temps et sa sincérité naturelle .

J’ai souhaité replacer cette œuvre dans un contexte liturgique que j’ai imaginé, mais très inspiré des rituels des offices orthodoxes auxquels j’ai eu la chance d’assister en Russie ou en Roumanie. La particularité et la beauté de cet office des Vigiles (qui comprend les Vêpres, puis les Matines), c’est d’accompagner la prière des fidèles à la tombée du jour, jusqu’au lever du soleil. On passe donc d’une lumière très intense de coucher de soleil, à la nuit la plus profonde, pour aboutir sur le retour à une lumière très douce et de plus en plus intense, venant de l’est. Cette place si primordiale du de la lumière (du soleil) dans les offices ainsi que dans les édifices religieux, est très certainement héritée des cultes anciens et païens pré-chrétiens. Mais cette symbolique puissante tient une place encore fondamentale dans les rituels et les musiques liturgiques, notamment dans les églises orientales.

C’est pour cette raison que j’ai souhaité mettre en regard cette oeuvre phare du romantisme pour à capella avec les mélodies, presque sans âge du chant byzantin orthodoxe – terreau musicale de l’ensemble des liturgies orthodoxes. Il nous ramène aux sources du rite chrétien, qui s’est développé à l’est de Rome à partir des IIIe et IVe siècles, dans l’empire byzantin. Chanté dès son origine en langue grecque, cette liturgie s’est répandu et s’est diversifiée en traversant les différents pays et cultures rencontrés. Durant les offices, ce chant uniquement monodique - c’est-à-dire composé d’une mélodie seule sans harmonie - et à capella, scande le temps tout en l’étirant jusqu’à ce qu’une impression d’envoûtement et d’infini, ce qui captive d’abord le fidèle puis l’accompagne profondément dans une prière, presque en transe. Avec la conversion au christianisme des peuples slaves dès la fin du IXe siècle, les textes liturgiques furent traduits progressivement en slavon (d’où l’œuvre de Rachmaninov qui est en langue slavon, et non en russe), et les mélodies byzantines au départ en grec ont aussi suivi cette évolution. Ainsi, à partir du chant byzantin, se sont développées de grandes traditions slaves de chant liturgique, notamment en Bulgarie, en Russie, en Ukraine et en Roumanie. Selon les pays et avec le temps, cette transformation du chant byzantin « originel » a pu prendre une nouvelle tournure, ce qui est le cas en Russie, avec l’apport de la musique occidentale. Les Vêpres de Rachmaninov sont un exemple frappant d’une rencontre et d’une sorte de « métissage » entre ces traditions orales lointaines et sans frontières, avec les musiques « savantes » et polyphoniques issues de l’évolution progressive de la civilisation européenne. 


Simon-Pierre Bestion

Programme

Sergueï Rachmaninov (1873-1943)

Vigiles nocturnes opus 37

Hymnes de la liturgie grecque orthodoxe byzantine

Interprètes
  • Compagnie La Tempête
    • Adrian Sirbu chants byzantins
    • Simon-Pierre Bestion conception, arrangements, direction
    • Marianne Pelcerf création lumière
© Hubert Caldagues - Photoheart

Simon-Pierre Bestion direction

Simon-Pierre Bestion se forme au Conservatoire de Nantes dans les classes d’orgue de Michel Bourcier, de formation musicale et de musique de chambre. Parallèlement, il travaille le clavecin à Boulogne-Billancourt avec Laure Morabito, et enrichit sa formation auprès de clavecinistes et organistes tels que Jan-Willem Jansen, Benjamin Alard ou Aline Zylberach. 

Son goût pour l’écriture, la composition et les musiques d’aujourd’hui l’amène à découvrir la polyphonie et la richesse du répertoire choral. Il se forme alors à la direction de chœur auprès de Valérie Fayet et intègre ensuite le Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon dans la classe de Nicole Corti. Il est marqué successivement par la rencontre de ces deux cheffes, ainsi que par les conseils précieux d’artistes tels que Roland Hayrabédian, Joël Suhubiette, Dieter Kurz ou encore Timo Nuoranne. 

Sa passion pour la musique ancienne et la direction l’amène à fonder en 2007, avec la gambiste Julie Dessaint, l’ensemble Europa Barocca. Il complète cette phalange instrumentale par la création du chœur Luce del Canto, ensemble vocal composé de jeunes chanteurs. 

Souhaitant élargir son horizon musical et interroger les formes mêmes du concert, Simon-Pierre Bestion crée en 2015 la Compagnie La Tempête, résultat de la fusion de ses deux ensembles. Le premier spectacle de la compagnie, The Tempest, annonce d’emblée une approche inédite du son et de l’espace. Ce projet initie également un mouvement clair vers les arts de la scène, inspiré de son goût pour les travaux novateurs de nombreux chorégraphes, plasticiens ou metteurs en scène. 

Le travail artistique de Simon-Pierre Bestion est marqué par un héritage musical riche, nourri par les traditions extra-occidentales, les rituels et la création. Fortement influencé par les musiques de compositeurs tels que Jean-Louis Florentz ou Maurice Ohana, il défend une approche musicale dans laquelle l’interprète doit avoir toute sa place, y compris dans l’incarnation et l’appropriation de la matière sonore. ll est aussi marqué par la rencontre de plusieurs personnalités vocales et chercheurs-interprètes de répertoires oubliés tels que Marcel Pérès (répertoires anciens) ou Adrian Sirbu (chant byzantin). 

Sa soif d’orchestration et l’inspiration qu’il puise dans l’esprit des oeuvres qu’il aborde ont offert ces dernières années au public des projets aussi captivants qu’inattendus, souvent l’objet de rencontres et de mariages ambitieux : un dialogue des cultures de la Méditerranée avec Jérusalem en 2019 pour le Festival de Saint-Denis et la Cité de la Voix, une histoire de la Résurrection baignée d’Orient avec Larmes de Résurrection en 2017 pour Château de Versailles Spectacles ou encore une expérience visuelle et sonore avec Bach minimaliste en 2019 pour le CCR des Dominicains de Haute-Alsace et la Scène Nationale l’Empreinte. 

En 2018, sa version des Vespro della Beata Vergine de Monteverdi offre une vision nouvelle et très personnelle de cette oeuvre emblématique, et marque la critique nationale et internationale. En 2021, il présente L’Enfant noir : un conte musical initiatique d’après les musiques de Jean-Louis Florentz et du roman de Camara Laye. 

Le jeune chef aime collaborer avec d’autres compagnies artistiques musicales mais également des compagnies issues du spectacle vivant. En 2022, il fera ses débuts en tant que chef invité par l’Opéra National de Lyon pour la production Nuit funèbre, d’après des cantates de Bach, mise en scène par Katie Mitchell.


Adrian Sirbu chants byzantins

Adrian Sîrbu a fait le Lycée Théologique Orthodoxe “Saint Basile le Grand” à Iasi et a obtenu une licence en Théologie à la Faculté de Théologie Orthodoxe Dumitru Stăniloae dans la même ville. Il a suivi également les cours de la Faculté de Composition, Musique, Pédagogie Musicale et Théâtre de l’Université d’Art George Enescu et possède un diplôme de Master en Philosophie chrétienne et dialogue culturel à la Faculté de Philosophie de l’Université Al. I. Cuza à Iasi. D’autre part, il a suivi les cours de l’Ecole de Musique Byzantine Ζωοδόχου Πιγής à Athènes et a fait un master de musique byzantine au Conservatoire d’Etat à Athènes sous la direction du Prof. Dr. Georgios Konstantinou. Ici, il a eu l’occasion de travailler avec le prof. Lykourgos Angelopoulos, Arhonte Protopsalt de la Diocèse Œcuménique du Constantinople.

En qualité de chef du Chœur Byzantion, dont il est le fondateur depuis 1997, Adrian Sîrbu a eu une riche et vaste activité d’interprétation et de recherche dans le domaine de la musique byzantine à l’occasion des nombreuses participations aux tournées et festivals nationaux et internationaux en Grèce, France, Luxembourg, Allemagne, Italie, Danemark, Pologne, Belgique, Espagne, Russie, Rep. Tchèque. Grace à cette expérience, il a participé à la parution de 13 disques avec musique byzantine et chants de Noël. Entre 2004 et 2008 il a été membre du chœur byzantin grec (Athènes) et à partir du 2010 il fait partie du chœur de musique médiévale Graindelavoix (Belgique). De 2005 à 2011 il a dirigé la chorale mixte Nicalaus (Iasi, Roumanie). Il a été membre du Chœur de la Philarmonique d’Etat Moldova (Iasi), du chœur académique Cantores Amicitiae (Iasi) et de la chorale Mira (Iasi). Il a enrichi son activité de recherche et il a publié plusieurs articles dans les revues de spécialité et a traduit quelques livres grecques en roumain comme  La théorie et la pratique de la musique sacré (Georgios Konstantinou), L’importance de la recherche et de la pédagogie du Simon Karas concernant la signalisation et la classification de signes hironomiques- l’interprétation orale de la tradition écrite et Les voix du Byzance (Lykourgos Angelopoulos). Adrian Sirbu est également le fondateur et le coordinateur du Masterclass International du Chant Byzantin organisé à partir du 2008 à l’Université d’Art à Iasi. Depuis 2009, il est assistant dans la Section de Musique Religieuse de l’Université d’Art George Enescu et est le président de l’Association Culturelle Byzantion à Iasi.

Adrian Sirbu est depuis 2011 doctorant à la Faculté des Etudes Musicales de l’Université Aristotelis à Thessalonique sous la direction du Prof. Dr. Maria Alexandru.


La Tempête

Compagnie vocale et instrumentale, La Tempête est fondée en 2015 par Simon-Pierre Bestion. Celui-ci est alors animé d’un profond désir d’explorer des œuvres en y imprimant un engagement très personnel et incarné.
La proposition de La Tempête trouve sa source dans l’expression des liens et des influences entre des artistes, des cultures ou des époques. Elle explore les points de contacts et les héritages dans une démarche d’une grande liberté. La compagnie développe ainsi un rapport très intuitif et sensoriel aux œuvres, dont les réinterprétations sont régulièrement saluées par la critique nationale et internationale. Simon-Pierre Bestion visite l’intimité entre les traditions humaines et la diversité des empreintes laissées par les mouvements artistiques et sociétaux.Le répertoire de l’ensemble traverse, par l’essence même de son projet, plusieurs esthétiques, se nourrissant principalement des musiques anciennes voire traditionnelles ainsi que des répertoires modernes et contemporains. 
Travaillant sur instruments anciens, traditionnels et explorant de vastes formes d’expressions vocales, La Tempête bâtit ses propositions autour de l’expérience des timbres et de l’acoustique. Ses projets prennent ainsi forme autour de l’idée d’une immersion sensorielle du spectateur, de la recherche d’un moment propre à chaque rencontre entre un lieu, des artistes et un public. Les créations de Simon-Pierre Bestion naissent d’un profond attrait pour l’expérience collective et l’exploration.La compagnie s’ouvre pour cela à de nombreuses disciplines et collabore avec des artistes issus de très vastes horizons.

La Tempête est en résidence à la Fondation Singer-Polignac depuis 2018. En savoir plus


La Caisse des Dépôts est mécène principal de La Tempête. 

La compagnie est aussi soutenue par la Fondation Orange.

Elle reçoit également le soutien du Ministère de la culture et de la communication (Drac Nouvelle-Aquitaine), de la région Nouvelle-Aquitaine, du département de la Corrèze, de la ville de Brive-la-Gaillarde et de l’Adami.

La Tempête est en résidence au Théâtre Impérial - Opéra de Compiègne et à la Fondation Singer-Polignac, elle enregistre pour le label Alpha Classics. 

La compagnie est membre de la fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés (Fevis), du RezoMusa et du syndicat Profedim.