(Fin août 1901 ? non daté)

Chère Princesse,

Je n'ai pu vous voir qu'une minute et je voudrais pouvoir parler pendant des journées entières avec vous de celui qui restera si profondément et si tendrement regretté.

Je n'ai pu vous dire encore quel vide je devine pour vous, et quel chagrin, quand je pense à tout ce que je ressens pour moi-même.

J'ai prié Mme Maddison de vous raconter toutes les difficultés que j'ai rencontrées ce matin. Je n'ai pas pu faire la millième partie de ce que j'aurais voulu malgré l'orgue nul dont je disposais, et les chanteurs de Saint-Germain ont été réduits également dans leurs projets. La routine l'emporte toujours !

Voudriez-vous me donner de vos nouvelles, ou m'en faire savoir ? Vous pouvez être sûre que je penserai à vous bien, bien souvent, et toujours avec la plus profonde, la plus sincère, la plus dévouée et reconnaissante affection, avec les mêmes sentiments que j'éprouvais pour notre cher Prince Edmond.

Tout à vous toujours

GabrielFauré.

Notre amie qui vous est de tout coeur, de toute âme, dévouée, et qui ressent si vivement la perte que nous faisons tous, m'a paru bien fatiguée aujourd'hui. Imposez-lui de se reposer un peu et de se soigner la gorge malade, je vous en prie ! Vous savez combien elle vous est attachée et combien elle veut vous aider dans ces si tristes jours ! mais forcez-la un peu à un repos nécessaire !

(septembre 1891? non daté)

Je vous prie, Chère Princesse, d'excuser le manuscrit que je vous envoie et qui a passé par les mains du graveur. J'en ferai un autre pour vous et je ne vous fais parvenir celui-ci que pour faire plus tôt connaître la dernière mélodie. Vous verrez que comme pour "Clymène" , j'ai essayé une forme qui je crois renouvelle, du moins je n'en connais pas de semblable, et c'est bien le moins que j'essaie de créer du nouveau quand je travaille pour vous qui êtes la personne du monde qui ressemble le moins aux autres !

Après un thème initial qui ne reparaît plus j'introduis pour la 2de strophe un retour de "Green" calmé et radouci ; et pour la 3ème un retour du "en sourdine" exaspéré au contraire, encore plus intense et plus profond, jusqu'à la fin. Cela forme une sorte de conclusion et fait des cinq mélodies une manière de Suite, une histoire, et ç'en est une en réalité ! Malheureusement le dernier chapitre n'est pas vrai ! çà n'est pas ma faute !

J'ai donné "Mandoline" au Figaro avec la dédicace que vous m'aviez indiquée au mois de juillet : "A Madame Winnaretta Singer".

Si je me suis trompé, vous me le direz, n'est-ce-pas? J'ai huit ou dix jours pour faire les corrections que je voudrais. J'avais quelques scrupules parce que vous signez toujours vos lettres : Scey. Encore une fois rien n'est plus simple que de rectifier si j'ai commis une erreur qui puisse vous être désagréable, ce que je redoute le plus au monde !

Comment se porte ma bonne amie, Mistress Gilbert ? Voulez-vous bien lui dire que je ne l'oublie pas et que je souhaite n'être pas oublié non plus !

Adieu, chère Princesse, toujours absente, toujours envolée, toujours sous d'autres cieux ! Je vous réclame et je vous baise les mains de tout coeur

Gabriel Fauré

Très chère Princesse,

Quel plaisir vous m’avez fait avec votre si gentil mot ! Certainement, avec joie, je vous ferai entendre le même soir mon Octuor.

Je viendrai le 23 avril à Paris, où je dirige le spectacle de mon Histoire du Soldat* - le 27 - J’espère vous y voir - nous causerons alors pour organiser cette exécution de l’Octuor.

En attendant, je vous prie, chère Princesse, de trouver ici l’expression de ma fidèle amitié et de ma grande admiration

Votre Igor Stravinsky

*Théâtre des Champs-Elysées

Biarritz "Les Rochers",  2 mars 1924 

24 janvier 1934

Princesse,

Merci mile fois pour votre lettre et le programme de votre soirée que j’ai infiniment aimé pour la perfection de son choix, et ceci d’autant plus que la musique manque beaucoup ici. Cependant Bruno Walter a donné un fort beau concert à Lausanne et lundi prochain on jouera les Noces, ce qui me semble une chance bien rare. A part cela un chef d’orchestre nommé Ansermet a donné à la radio de Genève une exécution si traître de notre Partita que j’en ai pleuré devant l’appareil - inutilement bon car il n’y pouvait rien - que l’on m’avait prêté pour cette occasion. Triste soirée causée par la nullité d’Ansermet car je me réjouissais beaucoup, mais j’ai été récompensé par deux articles de presse arrivés par hasard ensemble le lendemain ; le premier commentait un concert de Barcelone où Partita a, dit-on, eu un succès sans précédent, le second, du critique de la feuille de Vevey relatant le concert d’Ansermet et disant qu’il n’avait jamais entendu quelque chose d’aussi horrible et d’inutilement bolcheviste, textuel ! Vous me dites que l’on vous a annoncé la première de Psaume pour le 6 février et cela m’étonne beaucoup car Madame de Casa Fuerte a parlé du 27 du même mois. Naturellement je serais désolé que vous n’assistiez pas à cette première et je ne l’envisage même pas. Aussi vous serais-je reconnaissant de me dire (au cas où il y ait malentendu au sujet du 6) si le 27 vous trouverait à Paris ; et si cela ne vous convenait pas non plus, à quel moment vous me conseilleriez de fixer cette première ; je crois que Madame de Casa Fuerte n’a rien décidé encore au sujet de ce concert, et qu’elle sera enchantée de tout conseil qui puisse la fixer. Le mois de février me semblait propice d’autant plus que je serai à Rome en mars (le Psaume s’y joue le 8) ; maintenant il est possible aussi de remettre carrément la première du Psaume à Paris à plus tard.

Marie-Laure est ici pour quelque temps et vous remercie beaucoup pour vos messages. Nous sommes tous gais, nous lisons et travaillons beaucoup et nous nous disputons comme des enragés sur Milton, qu’elle se refuse d’aimer à mon désespoir, avec un esprit de contradiction passionné et peut-être aussi un peu taquin.

Chère Princesse, je vous serais donc reconnaissant de me fixer pour ce condert du Psaume, car vraiment je serais trop triste que vous n’y soyez pas ; et je vous prie de croire à mon toujours respectueux dévouement.

Igor Markevitch.

157, boulevard Haussmann

Princesse,

J’ai trouvé en revenant de la campagne le plus charmant souvenir.

Votre pensée me touche tellement, tellement...

Et me plaçant résolument à un plan inférieur, je veux tout de suite ajouter que ce cadeau me cause un pénétrant plaisir.

Depuis si longtemps, je cherchais un cachet qui pût demeurer en évidence sur une table de laque. Et je ne rencontrais que des objets de forme odieusement utilitaire et enrichis de ces mélancoliques petits attributs d’un goût exquis, de couleur hideuse, qui, aux heures de grand abattement prennent une apparence si étrangère, si hostile et semblent narguer notre misère intérieure.

Mais vous, Princesse, avec la sûreté du génie, vous avez su, et sans une hésitation, je le jurerais, choisir un cachet de rêve, transparent, pur, ailé, une petite vision d’artiste fixée dans le verre.

Je sens que je considérerai toujours avec une profonde confiance, avec beaucoup d’amitié émue ce petit illi d’air qui voudrait je crois s’envoler par-dessus les toits et arriver en même temps que les lettres d’amour, pour sceller les serments éphémères , qui bouillonnent sous l’enveloppe et sous la cire.

Princesse, je suis désespéré de n’être pas libre dimanche, mais, si vous me le permettez, je vous téléphonerai et vous demanderai de m’accorder prochainement la joie de causer avec vous. Je vous supplie de croire, je veux que vous sachiez que je vous admire profondément pour tout ce que vous valez et que tout le monde reconnaît, pour tout ce que vous pouvez être et qui est si beau et si émouvant et que je sais. Souffrez, Princesse, que je mette à vos pieds l’hommage de ma fidèle amitié consciente (?) et toute dévouée et de mon respect profond.

Henry Bernstein

Hélas! hélas!...  Heureux ceux qui ont un coeur fidèle : je les jalouse. (Ceci est une confidence attristée et que vous garderez pour vous, je le sais)

(1895 ? non daté)

mercredi.

Bien chère et bien-aimée Winnie,

J'ai lu les premières pages, les très belles premières pages de votre lettre, au risque de vous paraître ridicule, j'en ai été très ému, et, plein de joie, j'ai baisé le dernier mot qui termine cette partie de votre lettre ainsi : "Je vous écris mes pensées sans les examiner et les refroidir, - je sais que vous les comprendrez et les respecterez".

Merci pour les illustrations de Bob dans les "Gens chic". Je viens de parcourir en hâte les deux premiers chapitres, "Un beau mariage et L'allée des potins", il y a là une baronne en tabac d'Espagne qui attend son amoureux qui est étonnante. Les yeux (?) d'animaux m'amusent beaucoup. Ce livre m'a fait passer ce soir un bien bon moment. Je l'aborderai demain moins hâtivement.

Je continue à supporter assez bien ma cure. J'ai eu hier quelques petites agitations du pouls, difficultés au sommeil. Au reste, je ne dors pas bien, ici. Nous traversons une série de jours d'une chaleur étouffante et on est dévoré par de mauvaises grosses mouches qui m'ont déjà dévoré. Tenez-moi toujours bien au courant de vos changements de projets d'été.

Good bye, ma bien-aimée et chère unique Amie. Je vous embrasse bien tendrement et mets dans mes baisers tout ce que le sort m'a (illis) de joie et tout ce que je trouve de bonheur enfin sur le tard de ma vie.

A vous, Edmond.

(juillet 1894 ? non daté)

Louveciennes

4 chemin de Prunay (?)

Je n'ai pas reçu immédiatement votre lettre, chère Princesse, d'où mon retard à vous répondre. Je suis un simple humain et je ne prétends valoir ni mieux ni moins qu'un autre humain. Cependant, j'ai la quasi certitude que je suis supérieur à ce que vous paraissez croire !

Je n'ai pas tenu ma promesse mais j'ai le plus vif désir de l'accomplir. Je voudrais que l'oeuvre promise fût à votre gré et au mien.

Mes dernières mélodies ne pouvaient pas vous être offertes puisque vous aviez bien voulu accepter les cinq que j'avais composées précédemment. Je n'ai écrit de plus que deux morceaux de piano qui ne vous auraient pas intéressée, et quelques morceaux d'église.

Je vous promets, et je le fais de tout coeur, que la première oeuvre importante que je composerai vous sera soumise. Vous me reprochez très affectueusement de n'être pas resté le même depuis dix-huit mois et je crois bien sincèrement que vous vous imaginez ce changement. Vous avez été, vous, plus occupée, plus entourée qu'il y a deux ans et vous m'avez aussi, si vous voulez bien vous en souvenir, beaucoup moins appelé près de vous. Je ne suis pas ingrat ; j'ai, très vivant, le souvenir de vos témoignages d'amitié et je vous en garde la plus profonde et la plus affectueuse reconnaissance. Je suis malheureux que vous ayez pu en douter.

Veuillez donc je vous prie, chère Princesse, compter sur toute ma bonne volonté à m'acquitter envers vous leplus tôt que je le pourrai, et croyez toujours à mes sentiments de vive gratitude et de dévouement

Gabriel Fauré

Vous me ferez le plus grand plaisir si vous voulez bien m'écrire et je vous prie de vouloir bien me rappeler au souvenir du Prince de Polignac. On aura pu vous dire, rue Cortambert, que j'étais venu le demander il y a une quinzaine de jours.

Copié sur des brouillons de promenade (non daté)

En communauté de pensées et d'actes à distance :

Sur une pierre moussue repos choisi au milieu des grands sapins de la belle et ombreuse forêt d'Amerans, après avoir hésité entre cette place et une autre, plus sauvage, suspendue au milieu des espaces alpestres, entre deux abimes, (illis ?)           sans intimitié pour mes dessins, bonheur dans ma poche, de votre lettre non encore ouverte reçue avant mon départ pour la promenade, assis sur cette pierre moussue J'entrouvre votre lettre... la vue d'un (?) de deuil me la fait refermer aussitôt. J'ajourne la lecture à mon retour après dîner. Au dessus de moi des millions de mouches bourdonnent dans les hautes cimes baignées par le soleil et remplissent la forêt d'une note tenue perpétuelle invariables, un (note de musique sur portée) comme posée sur la corde d'un immense violon invisible.

J'aspire à pleins poumons, car ici, pour la première fois, je l'éprouve (?), j'aspire l'air jusqu'au bout et à fond de poitrine, ce qui vous serait très profitable aussi, j'aspire l'air embaumé des sapins et toute ma première enfance en est évoquée ; je me retrouve au pays de Bavière qui vit naître mes premières impressions terrestres car l'Enfance est encore près de la terre et il en reste un vestige qui traverse toute la vie. Et comme on s'en enivre en le retrouvant, ce vestige, par les senteurs du dehors, avec un serrement de tristesse aussi au souvenir de toutes les jeunes espérances déçues.

Et ici bas dans cette vie d'emprunt où l'on se sent toujours isolé, comme de passage, et peu fait pour ce qu'on y fait, ces subits envahissements physiques des choses et que les choses seules donnent, nous entrouvrent à la dérobée des impressions d'au delà, peut-être celui d'un monde à venir et supérieur, où nous vibrerons alors au contact d'Etres semblables et non plus de choses, comme en cette vallée de solitude.

Je viens d'ouvrir enfin votre lettre à la machine, la désinvolture du début m'a mis en joie. J'aime le : "Quoique ma machine à écrire soit complètement détraquée, je n'hésite pas un instant à vous imprimer un mot de remerciement..."

Je ne me souviens pas de la teneur de la lettre qui vous a semblé si gentille, elles sont toutes pareilles pour moi car je vous aime toujours de même.

Les Prières préservatrices des chutes de cheval m'ont très diverti. Merci pour le mot très aimable de Lobre (?). Je vous prierais de m'envoyer dans votre prochaine lettre deux de mes cartes de visite (j'ai oublié d'en prendre) pour que je puisse répondre à Lobre tous mes remerciements ; vous trouverez de mes cartes dans le tiroir de ma petite table laquée noire à pieds torses, serrées dans un portefeuile satin rayé jaune et bleu (chambre à coucher).

J'ai en effet lu l'article intitulé "Amateurs" signé Arsène Alexandre ; n'est-ce-pas Barrès qui a déjà signé sous cenom un article peu flateeur à propos de B.B. dans le temps.

Je crains que son article sur Guillaume II ne la couvre de ridicule...

Utopie et désarmement ! !

C'est décidément la grande Bouffonerie.

Bien que l'article incrimine les exposants de la rue Ponthieu (artistes-amateurs) où vous figuriez il ne peut vous atteindre au Champ de Mars, où seuls les artistes exposent. Somme toute, il y a beaucoup de bonnes vérités dans cet article. La réclame pour la réclame (caractérisée en effet par la manie du portrait) est toujours un vilain et sale mensonge, d'ailleurs bien vite percé à jour. Et l'on est puni où l'on a péché, c'est à dire par un article d'en tête du Figaro, qui d'ailleurs, et bien entendu, se déjuge. Montesquiou y était arrivé par l'influence Magnard-Ctesse Greffulhe. Il n'en va plus de même aujourd'hui.

Good bye dearest je vous embrasse bien tendrement et vous embrasserais bien plus endrement encore si je n'étais pas le lépreux (voisin) de la cité d'Aoste.

Votre bien aimant

Edmond

Hôtel Beau-Séjour, Lausanne.

Princesse,

Hélas ! l'homme propose et Dieu dispose. J'espérais rentrer le 1er Nov. à Paris et me voici campé (?) à Lausanne par une assez grave indisposition qui laisse la date de retour encore indéterminée.

J'en suis désolé à beaucoup de points de vue mais spécialement à celui de votre fondation, puisque vous-même devez gagner au début de Déc. votre beau palais vénitien. La vie est ainsi faite de retards involontaires autant qu'insupportables. Pardonnez-moi celui-ci.

Comme j'ai pensé ces jours ci à notre cher Melchior !

Ma femme qui me sert ici de garde malade et moi-même vous assurons de nos bien sympathiques sentiments.

E Estaunié.