Madame,

Pour tous les écrivains à leur début, la difficulté est la même. A mon avis. Le meilleur moyen c'est d'écrire quelques pages qui fassent dire aux connaisseurs : "c'est remarquable". Si  madame Isvolsky dispose d'une revue, qu'elle se préoccupe d'y donner une collaboration saisissante, et des propositions lui arriveront. Son nom est une force. Son nom lui donne une espèce d'autorité et de compétence supplémentaires. "Moi qui ai vu le déluge", voilà ce que dit une telle signature, et c'est une indication sur ce qu'on attend au dessus d'une telle déclaration. Nous avons eu d'innombrables détails matériels, extérieurs sur les personnages des diverses classes russes, mais nous avons eu peu d'intérieurs d'âmes. On s'intéresse beaucoup aujourd'hui aux émigrés de 1793, à ces Français qui couraient l'Europe (je viens de voir le récit des français émigrés à Moscou). Est-il trop tôt pourt nous donner des notes sur l'émigration russe ? Peut-être, autre question : qui étaient les jeunes filles russes ? Mais j'ai tort de m'engager dans ces apparentes précisions qui pourraient mettre madame Isvolsky sur une voie qui n'est pas la sienne. Je n'ai qu'une idée claire : le succès est décidé uniquement par des travaux, voire par un seul travail, par quelques pages qui intéressent les connaisseurs, et tout alors va tout seul.

Je me rappelle comment, le jour du retour de Poincaré, dans le cabinet de Viviani, j'ai rencontré l'ambassadeur de Russie. Je serai heureux d'être agréable à madame Isvolsky . Veuillez agréer, Madame et amie, l'expression de mon vieil et respectueux attachement, Barrès.

Charmes 14 septembre 1922

Je vous retourne une lettre dont la belle écriture claire et bien ordonnée dégage de la sympathie et signifie, ce me semble, le calme, le courage.

Granada, le 20 février 1923

Princesse Ed. de Polignac

Chère Madame,

Je vous remercie de votre aimable réponse à ma lettre dernière et serais heureux de savoir que vous vous trouvez tout à fait rétablie.

Les auditions du Retablo à la Sté Philarmonique de Séville auront lieu le 23 et le 24 mars, et nous faisons des voeux pour qu'elles soient honorées de votre présence.

J'ai dû envoyer à Séville la première copie de mon manuscrit pour l'étude de la partie chantée. Maintenant je m'occupe de faire la copie de la partition d'orchestre, dont j'ai également déjà envoyé une bonne partie. N'ayant personne à m'y aider, et malgré que j'occupe tout mon temps dans ces travaux, il ne me sera pas possible - bien à mon regret - de faire la nouvelle copie avant le mois prochain. Mais, si comme je le souhaite si sincèrement, vous venez à Séville, je ferai tout mon possible pour la terminer à la date de la première audition. De toute façon, j'aurai le plaisir de vous envoyer dans quelques jours une copie du livret qui vous permettra de voir tout ce qu'il faut pour la représentation au point de vue scénique.

La date de votre projet de représentation chez vous me semble excellente, car j'espère me trouver au mois de mai à Paris, et, peut-être, il ne me sera pas possible d'y retourner qu'un an après. En ce qui concerne le long retard souffert par la composition de cet ouvrage (indépendamment des soins exigés par ma santé et de toutes les raisons que vous connaissez) la cause a été le développement inattendu pour moi-même - je parle au point de vue travail - d'un ouvrage commencé avec l'intention de faire un simple divertissement. Tel qu'il est maintenant, il représente, peut-être, parmi mes ouvrages, celui où j'ai mis plus d'illusion.

Je vous prie, Princesse, d'agréer tous mes hommages très respectueusement dévoués,

Manuel de Falla.

2 janvier

Pardon de ce papier, mais nous sommes en guerre !

Ma chère Princesse, Votre lettre charmante (et trop flatteuse) m’a causé un double plaisir : celui de l’amitié satisfaite, et celui de l’intelligence ravie. J’ai trouvé excellente votre expression : lutte avec certaines oeuvres. Lutte qui pourrait faire pendant à celle de Jacob avec l’Ange - mais avec un ange qui se servirait de gaz asphyxiants !

Je suis très heureux que vous me mettiez en opposition avec ces gens-là. Vous savez quel soin j’ai toujours apporté à pas m’inféoder à leurs odieuses associations. Ma musique est ce qu’elle est, mais elle ne sera jamais celle qu’ils aiment, et j’en suis bien heureux ! Le mot du Prince est très juste, comme tout ce qu’il disait et pensait. Le goût véritable n’indique pas, certes, qu’on ait du coeur ; mais il signale, dans le coeur, un petit coin secret et privilégié ; malheureusement, ce petit coin-là est très sensible, très douloureux, et ceux qui le cultivent connaissent rarement le « parfait bonheur » !

Au revoir. J’ignore si Lady Ripon1 est vivante ou morte ; ce dernier état pourrait seul justifier son silence après certaine lettre que je lui écrivis il y a un an ! Never mind ! Elle perd un ami qui l’aimait beaucoup. -

Votre respectueux et affectionné Reynaldo Hahn.

(1901 ? non daté)

Princesse, mais il me semble qu’on ne peut évoquer cette noble et fine image sans y rattacher mille traits de sa propre vie, tant elle marquait son passage d’une empreinte originale et sympathique.

D’après la petite carte que vous aviez bien voulu m’écrire il y a quelques semaines, je m’attendais à apprendre le complet rétablissement du Prince, et je m’en réjouissais de tout coeur. Aussi est-ce avec une stupéfaction et une affliction très profondes que je viens d’apprendre sa mort, et je ne me console pas d’avoir craint, en allant le voir avant mon départ, ainsi que je l’ai dit à Proust, de l’importuner ou de le fatiguer. J’aurais du moins la satisfaction de lui avoir serré la main une fois de plus.

Permettez-moi, Princesse, de m’associer largement à votre grande peine ; et laissez-moi espérer que vous voudrez bien me continuer la bienveillance dont il m’honorait et dont j’étais si fier. Permettez-moi aussi de me dire, en cet intime et solennel moment, votre respectueux ami

Reynaldo Hahn

(6 juillet 1898 ?non daté) Samedi.

On étouffe ! 30 degrés à l'ombre ! J'ai néanmoins beaucoup à vous dire, non comme nouvelles ou faits divers, mais comme pensées en moi sur vous, vers vous, autour de vous. D'abord merci de la bonne lettre ! merci pour les nouvelles du dîner gai, sur l'eau, et qui vous a fourni l'occasion d'une jolie impression de paysage. Merci encore de penser à moi par ces effluves de chaleurs forestières qui me sont les plus funestes, et par ce bruit de canon vraiment trop matinal. Aujourd'hui Madeleine vous rejoint. Peut-être pourrez-vous travailler. Je vous sais plus vaillante que moi. Je ne me suis attelé à rien encore, car c'est pour moi un vrai joug que le travail.

Je suis atteint d'une indicible paresse dorsale. J'ai besoin du (illis) le dossier d'un fauteuil et c'est le contraire de l'écriture. Hier et aujourd'hui, je n'ai fait qu'un peu de copie, pour remise au propre.

Je n'ai rien reçu non plus de Melle (?) Il ne faut pas lui en vouloir, c'est sa manière de se souvenir, mais on sait bien que ce n'est pas de l'oubli !

Je serai bien heureux, bien ravi, de me retrouver avec ma chérie chérie Winn mardi. Rien ne vaut la confiance réciproque, la sécurité dans l'affection et l'indestructible certitude qu'on sera toujours l'un à l'autre, c'est la vraie bénédiction de la vie ; et puis mille points de ressemblances qui relient nos pensées chaque jour davantage et tous les sentiments de reconnaissance au détail de souvenirs rapprochés que j'ai pour toi. Dearest, je t'embrasse bien de tout mon coeur. Edmond

(Fin juillet-début août 1891 ? non daté)

Chère Princesse,

Je vous avais écrit et j'ai eu bien de la vraie peine que vous m'ayez parlé d'oubli et d'indifférence !!

Non, je ne puis pas, je ne puis pas aller à Bayreuth ! Vous ne savez pas, vous, très heureuse, ce que c'est que de ne pouvoir pas ce qu'on voudrait le plus au monde !

Et comme je vous adore, moi, je suis heureux que parmi tous les chagrins qu'il faut éprouver nécessairement, vous n'ayez pas, du moins, celui-là !

Je ne puis pas vous dire que je vais bien. J'ai dû me remettre entre les mains de l'homme aux régimes sévères mais justes ! J'ai eu des maux de tête horriblement journaliers et douloureux !

J'ai séché devant les vers de Samain : tout ce qui est venu est non avenu pour cause de mauvaise conformation !

Les douleurs de l'humanité m'ont trouvé froid, peut-être à cause des miennes propres ! mais pour faire oeuvre d'artiste, il faut sortir de soi et je vais m'y essayer ! le problème est tentant et la part qui me fait le poète d'accord avec vous, plus poète que lui encore, est des plus séduisantes ! les notes dansent devant mes yeux mais ne se laissent pas encore prendre ! C'est ainsi que fut toujours certaine belle princesse, la plus séduisante, la plus inconnue, à Venise, à Florence, à Paris !

N'allez pas me dire que ce n'eut pas été comme cela à Bayreuth car, malgré toute ma respectueuse tendresse, je ne vous croirais pas ! pardonnez-moi ! Quand vous reviendrez j'espère pouvoir vous montrer l'oeuvre dans son commencement ! J'en suis malade de peur de ne pas bien réussir !

M'écrirez-vous à la Madeleine ?

Votre bien véritablement affectionné et très reconnaissant

Gabriel Fauré.

Paris 28 avril 1901

Chère Princesse

En arrivant à Paris, je trouve votre lettre si affectueuse et qui me touche au plus haut point. Forcé de repartir pour Londres, il ne m’est pas possible d’aller vous rendre mes devoirs mais mon absence sera courte et à mon retour j’aurai l’honneur d’aller vous présenter mes respects dont je vous prie en attendant d’agréer l’expression la plus choisie.

C. Saint-Saëns

Jeudi19 avril 89

Princesse,

Permettez-moi de venir vous exprimer ma reconnaissance de la soirée si artistique où vous avez bien voulu admettre mon trio. J’ai été réellement heureux de pouvoir, grâce à vous, entendre mon oeuvre dans les conditions de sonorité et de public pour lesquelles elle a été pensée ; veuillez me pardonner mon égoïsme de mettre ainsi avant tout mon impression personnelle, mais, vraiment je n’avais jamais eu l’occasion d’entendre ce trio d’une façon qui me sastifit aussi pleinement et je suis heureux, Princesse, de vous devoir cette impression, rare dans la carrière artistique.

Veuillez donc, Princesse, avec tous mes remerciements très sincères, agréer l’expression de mon hommage.

Vincent d’Indy.